LIVRES «Cent métiers oubliés»

Au temps des moucheurs

Arracheurs de dents, chaisiers, moucheurs de chandelles ou dormeurs revivent dans un charmant ouvrage d’Albine Novarino. «Cent métiers oubliés» plonge dans un artisanat souvent disparu, dans un passé où l’imagination n’avait pas de limites pour gagner sa vie. Un voyage empli de découvertes insolites.


Arracheur de dents et porteur d’eau: deux métiers oubliés qu’un livre remet en lumière

 

Les rues étaient pavées et, sur les chemins de terre, les cochers mangeaient de la boue et de la poussière. La photographie, elle, était déjà assez répandue pour témoigner de ce monde largement disparu. Celui des petits métiers et du grand artisanat, celui de ces professions tombées dans l’oubli ou qui se sont totalement transformées. C’est aussi un hommage «au peuple laborieux des villes et des campagnes» que rend Albine Novarino dans ce livre, Cent métiers oubliés.
Comme elle l’indique dans la préface, «rude était la vie de nos grands-parents» et de tous ces «anonymes besogneux», même si, aujourd’hui, ces images fleurent la nostalgie. Pour redonner vie à ce passé, Albine Novarino procède par de brèves descriptions, des citations d’époque, des anecdotes et, surtout, de nombreuses illustrations. On découvre ainsi qu’aux côtés des barbiers ont longtemps travaillé les peigneurs des perruques du roi, les marchands de cheveux ou les tresseuses. En plus des bouchers, on trouvait les habilleurs (qui tuaient et écorchaient les bêtes), les langueyeurs (qui examinaient la langue des porcs pour s’assurer de leur bonne santé) ou les loueurs de viande (qui louaient les plus beaux morceaux pour qu’on les mette en vitrine…)
De même, les siècles passés connaissaient le cabaretier (qui vendait à boire et à manger), le tavernier (qui ne vendait que des boissons), le restaurateur, le gargotier, le guinguettier ou l’aubergiste… L’époque n’était pas encore à l’appauvrissement du vocabulaire: découvrir ces métiers oubliés, c’est aussi se régaler de mots: il y a les chaisiers (ambulants ou sédentarisés), les crieurs de peaux de lapins, les aboyeurs (qui attiraient le public à l’entrée des petits théâtres), les moucheurs de chandelles (chargés d’enle-ver la partie carbonisée des mèches, au théâtre), les maîtres ciriers (fabricants des effigies de cire que l’on plaçait sur le cercueil des rois). Ou encore ce ravissant sauveur d’âme, nom donné aux savetiers qui récupéraient l’âme d’une chaussure (sa partie dure) pour la placer dans une autre, moins usagée.

Payés pour dormir
A l’heure des supermarchés, ce livre plein de tendresse permet de redécouvrir également avec délice l’époque des marchands d’encre, d’allumettes, de mort-aux-rats, de bouchons, de semelles, de bois, de cartons ou de lunettes… Ce sont eux qui venaient aux consommateurs, lorsque les transports plus ou moins publics étaient constitués de coches, de phaétons, de fiacres, de postillons ou de carabas…
Certains de ces métiers sont entrés dans le langage courant, comme l’arracheur de dents, qui officiait jusqu’à la fin du XIXe siècle, sur les places publiques, durant les foires ou les fêtes. Avec des tenailles et une rasade d’eau-de-vie pour anesthésiant. Evidemment, il jurait ses grands dieux que l’opération se ferait sans douleur… Et en profitait pour vendre des onguents, pilules et autres remèdes plus ou moins miraculeux.
D’autres métiers font désormais sourire, comme ces chercheurs de macchabées, payés pour récupérer les noyés de la Seine, ou les réveille- matin, chargés de réveiller les boulangers en pleine nuit. Mieux encore: les dormeurs. Ils passaient la nuit sur les lieux de marché, pour réserver le meilleur emplacement aux vendeurs de légumes et de fruits. Et ne se gênaient pas, au petit matin, pour marchander la place ainsi réservée. Gagner sa vie en dormant: l’imagination de nos ancêtres était sans limite…

Albine Novarino, Cent métiers oubliés, Omnibus

Eric Bulliard
27 octobre 2005

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