Bordée
par la Lombardie et la Vénétie au nord et la Toscane au
sud, lEmilie-Romagne est une région de transition. Dest
en ouest, lautoroute Milan-Rimini impose sa rectiligne. Le paysage,
légèrement vallonné, est marqué par lagriculture
intensive et lindustrialisation de laprès-guerre.
Point de Cervin ni de courbes du Rhin bucoliques sur ce territoire que
personne nimagine de carte postale.
Aux antipodes du pittoresque, le projet Linea di confine (ligne de frontières)
sest cependant attaché, depuis une quinzaine dannées,
à photographier ce paysage italien sous toutes ses coutures.
Un projet pharaonique, que le Fotomuseum de Winterthour expose dans
une version allégée, complétée par un très
éclairant catalogue paru sous le titre de Trans Emilia.
Sous limpulsion du département de la culture de Rubiera,
près de Modène, une poignée de photographes du
cru lancent lenquête en 1989. Leur but: renouveler la manière
de voir le paysage.
Financés par des fonds publics, ils forment des ateliers de travail,
des laboratoires, en collaboration avec des photographes paysagistes
de renom. Ainsi, les stars Lewis Baltz, Stephen Shore, John Davies ou
John Gossage entreprennent des recherches topographiques et conduisent,
en parallèle, des expériences avec de jeunes photographes
italiens.
Trente
livres
Aujourdhui, lenquête touche à son terme.
Une trentaine de photographes ont participé à laventure
et autant de publications ont vu le jour. De sorte que le projet Linea
di confine a gagné ses lettres de noblesse au même titre
que celui de la DATAR, réalisé en France dans les années
1980.
A la vue de lexposition de Winterthour, un constat simpose:
le paysage nest plus intéressant pour son esthétique
ou ses charmes pittoresques, mais pour la relation quil entretient
avec les hommes. Dans sa recherche, Guido Guidi photographie, par exemple,
des friches industrielles où la nature recolonise le béton
laissé à labandon.
Traditionnellement absent de la photographie paysagère, lêtre
humain est ici omniprésent. Dans la série Lieux de cure,
Marco Signorini prend délibérément le parti de
montrer les visages plus que les lieux. Comme si le territoire nexistait
quen référence à lhumain
Que ce soit dans les usines Ferrari de Maranello (Olivo Barbieri), sur
les pas de Paul Strand, qui photographia la région de Luzzara
quarante ans plus tôt (Stephen Shore) ou dans les portraits de
Gilbert Fastenaekens, lêtre humain marque de son empreinte
le paysage quil colonise.
«La photographie sest retrouvée entre deux dialectiques:
lextérieur de la réalité (la vue) et lintérieur
de lêtre humain (la vision) qui offrent ensemble une nouvelle
manière dobserver et de décrire des endroits,
en découvrant de nouvelles possibilités de perception.»
Dans un des textes du catalogue, les curateurs du projet William Guerrieri
et Tiziana Serana expriment bien le mouvement de pendule qui agitait
les photographes. La vue ou la vision? La description réaliste
ou lévocation subjective?
Dabord
le concept
La plupart ont clairement choisi la subjectivité. Ancrés
dans lexpression artistique contemporaine, les photographes ont
dabord opté pour le discours, le concept. Qui, dans certains
cas, se révèlent extrêmement pertinents.
Mais, si importante soit-elle pour la rénovation de la photographie
paysagère, lenquête Linea di confine pose plus de
questions quelle napporte réellement de réponses.
Le collectif de photographes était-il trop uniforme?
Reste que, même si le résultat est moins convaincant quon
aurait pu lespérer, la valeur historique du projet est
gigantesque. Et ne révélera toute sa plénitude
que pour les générations futures, qui se serviront de
ces images comme base de données précieuses pour létude
de lurbanisation à la fin du XXe siècle.
Winterthour,
Fotomuseum, jusquau 12 février. Voir www.fotomuseum.ch
Trans Emilia, Christoph Merian Verlag
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