PHOTOGRAPHIE Fotomuseum de Winterthour

Choisir entre vue et vision

Jusqu’au 12 février 2006, le Fotomuseum de Winterthour expose le projet «Linea di confine». Une enquête photographique sur le paysage italien, qui révolutionne la vision du territoire.


Walter Nierdermayr a choisi de photographier l’ancien tracé de la Via Emilia, une des principales voies de communication au temps des Romains W. Niedermayr (original en couleur)

 

Bordée par la Lombardie et la Vénétie au nord et la Toscane au sud, l’Emilie-Romagne est une région de transition. D’est en ouest, l’autoroute Milan-Rimini impose sa rectiligne. Le paysage, légèrement vallonné, est marqué par l’agriculture intensive et l’industrialisation de l’après-guerre. Point de Cervin ni de courbes du Rhin bucoliques sur ce territoire que personne n’imagine de carte postale.
Aux antipodes du pittoresque, le projet Linea di confine (ligne de frontières) s’est cependant attaché, depuis une quinzaine d’années, à photographier ce paysage italien sous toutes ses coutures. Un projet pharaonique, que le Fotomuseum de Winterthour expose dans une version allégée, complétée par un très éclairant catalogue paru sous le titre de Trans Emilia.
Sous l’impulsion du département de la culture de Rubiera, près de Modène, une poignée de photographes du cru lancent l’enquête en 1989. Leur but: renouveler la manière de voir le paysage.
Financés par des fonds publics, ils forment des ateliers de travail, des laboratoires, en collaboration avec des photographes paysagistes de renom. Ainsi, les stars Lewis Baltz, Stephen Shore, John Davies ou John Gossage entreprennent des recherches topographiques et conduisent, en parallèle, des expériences avec de jeunes photographes italiens.

Trente livres
Aujourd’hui, l’enquête touche à son terme. Une trentaine de photographes ont participé à l’aventure et autant de publications ont vu le jour. De sorte que le projet Linea di confine a gagné ses lettres de noblesse au même titre que celui de la DATAR, réalisé en France dans les années 1980.
A la vue de l’exposition de Winterthour, un constat s’impose: le paysage n’est plus intéressant pour son esthétique ou ses charmes pittoresques, mais pour la relation qu’il entretient avec les hommes. Dans sa recherche, Guido Guidi photographie, par exemple, des friches industrielles où la nature recolonise le béton laissé à l’abandon.
Traditionnellement absent de la photographie paysagère, l’être humain est ici omniprésent. Dans la série Lieux de cure, Marco Signorini prend délibérément le parti de montrer les visages plus que les lieux. Comme si le territoire n’existait qu’en référence à l’humain…
Que ce soit dans les usines Ferrari de Maranello (Olivo Barbieri), sur les pas de Paul Strand, qui photographia la région de Luzzara quarante ans plus tôt (Stephen Shore) ou dans les portraits de Gilbert Fastenaekens, l’être humain marque de son empreinte le paysage qu’il colonise.
«La photographie s’est retrouvée entre deux dialectiques: l’extérieur de la réalité (la vue) et l’intérieur de l’être humain (la vision) qui offrent ensemble une “nouvelle manière” d’observer et de décrire des endroits, en découvrant de nouvelles possibilités de perception.» Dans un des textes du catalogue, les curateurs du projet William Guerrieri et Tiziana Serana expriment bien le mouvement de pendule qui agitait les photographes. La vue ou la vision? La description réaliste ou l’évocation subjective?

D’abord le concept
La plupart ont clairement choisi la subjectivité. Ancrés dans l’expression artistique contemporaine, les photographes ont d’abord opté pour le discours, le concept. Qui, dans certains cas, se révèlent extrêmement pertinents.
Mais, si importante soit-elle pour la rénovation de la photographie paysagère, l’enquête Linea di confine pose plus de questions qu’elle n’apporte réellement de réponses. Le collectif de photographes était-il trop uniforme?
Reste que, même si le résultat est moins convaincant qu’on aurait pu l’espérer, la valeur historique du projet est gigantesque. Et ne révélera toute sa plénitude que pour les générations futures, qui se serviront de ces images comme base de données précieuses pour l’étude de l’urbanisation à la fin du XXe siècle.

Winterthour, Fotomuseum, jusqu’au 12 février. Voir www.fotomuseum.ch
Trans Emilia, Christoph Merian Verlag

Christophe Dutoit
10 novembre 2005

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