PHOTOGRAPHIE Hiroshi Sugimoto

Façonneur d’images mentales

A l’occasion d’une grande rétrospective dans son pays natal, le photographe japonais Hiroshi Sugimoto publie un sublime catalogue qui évoque sa carrière depuis les années 1970. Une excellente manière d’entrer dans le monde d’un artiste conceptuel qui a su allier techniques traditionnelles et intentions avant-gardistes.


Union city drive-in, 1993. Une image d’Hiroshi Sugimoto, prise avec un très long temps de pose, durant la projection d’un film (H. Sugimoto)

 

S’il le pouvait, Hiroshi Sugimoto suspendrait le temps. Celui, abstrait, que l’on retient entre deux respirations. Celui, somme d’instants minuscules, où l’œil perçoit une nouvelle réalité à travers l’objectif photographique. A feuilleter le sublime catalogue qui accompagne sa rétrospective au Mori Art Museum, à Tokyo, on réalise à quel point l’artiste japonais marque la photographie contemporaine depuis une trentaine d’années.
Hiroshi Sugimoto s’est fait connaître avec sa série Theaters, amorcée aux Etats-Unis en 1978. Adoptant de très longs temps de pose, il photographie les drive-in et les magnifiques théâtres des années 1920 transformés en salles de cinéma. Subtilité: il n’utilise que la lumière réfléchie de l’écran pour «éclairer» la salle. Brûlé au rythme de 24 images par seconde, le rectangle central éclate d’une blancheur éblouissante. Aveuglante même, comme l’analyse le critique Jean-Christian Fleury: «Cet écran ne retient rien des images qu’il recueille. Comme si l’accumulation d’images annulait l’image.»
Plutôt qu’une lumière classique, celle reflétée par l’écran forme une image, invisible à l’œil nu, que seule la photographie est capable de restituer. Un contre-jour irréaliste, qui transforme le rectangle en une fenêtre ouverte sur l’extérieur, sur de nouvelles perceptions.
Car Hiroshi Sugimoto est un façonneur d’images mentales. A la question «puis-je observer aujourd’hui une scène qu’aurait pu voir un homme préhistorique?» il répond par la série Seascapes. De l’Ionienne à celle de Chine, il cadre l’eau et l’air des mers sans littoral, coupées en deux dans une parfaite symétrie de leur axe horizontal. Abstraction minimale, dialogue entre le yin et le yang, cette variation sur le même thème se poursuit inlassablement. Une série qui a propulsé Sugimoto sur la scène internationale et qui a fait de lui un des photographes les plus cotés du moment.

Ecole minimaliste
Avec son noir et blanc subtil, souvent tiré en très grand format (120 x 150 cm), Sugimoto se positionne à la frontière entre la technique la plus traditionnelle, l’esthétique la plus pure et l’intention la plus avant-gardiste. Pour Hiroshi Sugimoto, le concept prédestine la photographie. L’image n’étant que l’aboutissement d’une réflexion, la réponse ludique à une question «essentielle». Ses clichés, d’une rigoureuse perfection, offrent autant de méditations doubles sur le temps et l’espace, la présence et l’absence, le réel et l’illusion.
Aimant à disserter sur l’illusion, il mène de front plusieurs séries. Avec des images en trompe-l’œil dans Dioramas – des scènes animalières prises dans les musées d’histoire naturelle – ou dans Portraits – des portraits de statues de cire au musée de Madame Tussaud – il s’amuse à démonter les codes habituels de la représentation.

Images dénudées
Dans In praise of shadows, il reprend la thématique de la «longue durée» chère à Andy Warhol. Alors que le plasticien new-yorkais filmait, en un plan-séquence d’une nuit entière, l’Empire State Building éteignant une à une ses fenêtres, Sugimoto photographie, en une seule prise, une bougie en train de se consumer. Pour obtenir une image complètement abstraite, aussi dénudée qu’un haïku, aussi non figurative qu’un éclair blanc sur fond noir.
Dans sa série Architecture, il photographie les bâtiments qui ont marqué l’histoire de l’architecture. Mais de manière floue. Ainsi, du World Trade Center de New York ne reste que l’image – prémonitoire? – de deux tiges abstraites au-dessus d’un paysage absurde.
Aujourd’hui, dans un monde de consommation immodérée d’images, les photographies d’Hiroshi Sugimoto parlent de quiétude, d’éternel présent. Adepte d’art minimal et de philosophie zen, il réconcilie la photographie classique et l’avant-garde contemporaine. Loin de l’onanisme intellectuel qui agite certains milieux artistiques, il parvient à dépasser le pur concept pour laisser échapper une émotion, un sourire, une pensée volatile.

Hiroshi Sugimoto, End of time, Editions Hatje Cantz (textes en anglais)

Christophe Dutoit
1er décembre 2005

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