Sil
le pouvait, Hiroshi Sugimoto suspendrait le temps. Celui, abstrait,
que lon retient entre deux respirations. Celui, somme dinstants
minuscules, où lil perçoit une nouvelle réalité
à travers lobjectif photographique. A feuilleter le sublime
catalogue qui accompagne sa rétrospective au Mori Art Museum,
à Tokyo, on réalise à quel point lartiste
japonais marque la photographie contemporaine depuis une trentaine dannées.
Hiroshi Sugimoto sest fait connaître avec sa série
Theaters, amorcée aux Etats-Unis en 1978. Adoptant de très
longs temps de pose, il photographie les drive-in et les magnifiques
théâtres des années 1920 transformés en salles
de cinéma. Subtilité: il nutilise que la lumière
réfléchie de lécran pour «éclairer»
la salle. Brûlé au rythme de 24 images par seconde, le
rectangle central éclate dune blancheur éblouissante.
Aveuglante même, comme lanalyse le critique Jean-Christian
Fleury: «Cet écran ne retient rien des images quil
recueille. Comme si laccumulation dimages annulait limage.»
Plutôt quune lumière classique, celle reflétée
par lécran forme une image, invisible à lil
nu, que seule la photographie est capable de restituer. Un contre-jour
irréaliste, qui transforme le rectangle en une fenêtre
ouverte sur lextérieur, sur de nouvelles perceptions.
Car Hiroshi Sugimoto est un façonneur dimages mentales.
A la question «puis-je observer aujourdhui une scène
quaurait pu voir un homme préhistorique?» il répond
par la série Seascapes. De lIonienne à celle de
Chine, il cadre leau et lair des mers sans littoral, coupées
en deux dans une parfaite symétrie de leur axe horizontal. Abstraction
minimale, dialogue entre le yin et le yang, cette variation sur le même
thème se poursuit inlassablement. Une série qui a propulsé
Sugimoto sur la scène internationale et qui a fait de lui un
des photographes les plus cotés du moment.
Ecole
minimaliste
Avec son noir et blanc subtil, souvent tiré en très
grand format (120 x 150 cm), Sugimoto se positionne à la frontière
entre la technique la plus traditionnelle, lesthétique
la plus pure et lintention la plus avant-gardiste. Pour Hiroshi
Sugimoto, le concept prédestine la photographie. Limage
nétant que laboutissement dune réflexion,
la réponse ludique à une question «essentielle».
Ses clichés, dune rigoureuse perfection, offrent autant
de méditations doubles sur le temps et lespace, la présence
et labsence, le réel et lillusion.
Aimant à disserter sur lillusion, il mène de front
plusieurs séries. Avec des images en trompe-lil dans
Dioramas des scènes animalières prises dans les
musées dhistoire naturelle ou dans Portraits
des portraits de statues de cire au musée de Madame Tussaud
il samuse à démonter les codes habituels de la représentation.
Images
dénudées
Dans In praise of shadows, il reprend la thématique de la
«longue durée» chère à Andy Warhol.
Alors que le plasticien new-yorkais filmait, en un plan-séquence
dune nuit entière, lEmpire State Building éteignant
une à une ses fenêtres, Sugimoto photographie, en une seule
prise, une bougie en train de se consumer. Pour obtenir une image complètement
abstraite, aussi dénudée quun haïku, aussi
non figurative quun éclair blanc sur fond noir.
Dans sa série Architecture, il photographie les bâtiments
qui ont marqué lhistoire de larchitecture. Mais de
manière floue. Ainsi, du World Trade Center de New York ne reste
que limage prémonitoire? de deux tiges abstraites
au-dessus dun paysage absurde.
Aujourdhui, dans un monde de consommation immodérée
dimages, les photographies dHiroshi Sugimoto parlent de
quiétude, déternel présent. Adepte dart
minimal et de philosophie zen, il réconcilie la photographie
classique et lavant-garde contemporaine. Loin de lonanisme
intellectuel qui agite certains milieux artistiques, il parvient à
dépasser le pur concept pour laisser échapper une émotion,
un sourire, une pensée volatile.
Hiroshi
Sugimoto, End of time, Editions Hatje Cantz (textes en anglais)
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