Décédé
en 2003, à l'âge de 78 ans, Maurice Pialat a toujours entretenu
des relations conflictuelles avec une partie de la critique, du public
et même avec certains de ses acteurs. Ses partis pris esthétiques
et narratifs l'ont trop souvent cantonné dans le rôle du
ronchon de service du cinéma français. Pourtant, derrière
ce caractère exigeant jusqu'à l'outrance, se cache une
des influences majeures du 7e art hexagonal.
Peu à peu, les historiens réhabilitent ce cinéaste
singulier, qui a toujours poursuivi sa propre voie, hors des grands
courants de fond permettant de classifier tel ou tel cinéma.
Bien entendu, dès le départ, certains critiques ont reconnu
son travail. Et tourner avec Pialat était une référence
pour beaucoup d'acteurs. Au même titre que Godard ou Mocky, les
«maltraitances» qu'il infligeait à ses comédiens
apportaient une légitimité. Même si certains ont
craqué, comme Depardieu à la fin du tournage de Loulou.
Quinze ans plus tard, ce dernier retrouvera le réalisateur pour
son dernier film.
Douleur
de la création
En dehors de la légende, l'enfantement de chaque film a
été une souffrance, pour lui comme pour son équipe.
Cette douleur de la création se retrouve de manière crue
à l'écran. C'est une véritable marque de fabrique.
Refusant de voir ses acteurs «jouer», il les contraignait
à s'imprégner pour être «vrais».
Le deuxième et dernier volume de l'intégrale met parfaitement
en valeur ce point de vue et les thématiques récurrentes.
Ne suivant pas une ligne chronologique, elle réunit les deux
extrémités de son uvre, L'enfance nue, premier long
métrage datant de 1968, et Le Garçu, dernier film tourné
en 1995. Entre les deux, le coffret regroupe avec cohérence La
gueule ouverte (1974), Passe ton bac d'abord (1978) et Loulou (1980).
Rarement vus jusqu'alors, La maison des bois, feuilleton en sept épisodes
tourné pour la TV en 1970 et les Courts métrages turcs
de 1964 viennent fort à propos compléter cette somme.
Si le premier volume de l'intégrale regroupait des films ayant
connu un plus grand succès public, comme Van Gogh ou A nos amours,
le second s'approche davantage de l'essence de Pialat. Sa quête
de l'intimité profonde des personnages en situation de rupture
s'illustre tour à tour dans ces histoires d'enfance, de couples
ou d'adolescence. D'un point de vue plus formel, Pialat souligne le
malaise ambiant par de longs plans-séquences, imposant à
ses films un faux rythme. Cette «stratégie» cinématographique
provoque chez le spectateur un malaise diffus, le confrontant à
sa propre réalité. Pialat ne réalise pas pour «faire
joli», pour divertir. Son propos se veut une réflexion
plus profonde, ancrée dans la réalité d'une existence
confrontée à la souffrance.
A ce titre, Le Garçu est une admirable conclusion, une sorte
de synthèse. Gérard (Gérard Depardieu) découvre
avec son fils Antoine (Antoine Pialat, le propre enfant du réalisateur)
un amour qu'il ignorait jusque-là, notamment dans ses relations
tumultueuses avec les femmes. Il est confronté à sa propre
enfance, à son rapport à son père et à la
mère de son enfant. Depardieu incarne sublimement ces tourments,
laissant libre cours à l'expression de ses propres souffrances.
Les suppléments accompagnant chaque film ne tiennent pas du remplissage,
comme c'est trop souvent le cas. Au contraire, les entretiens avec les
acteurs et les techniciens, ainsi que les documentaires ayant inspiré
Pialat, permettent de mieux saisir une uvre marquante, dont la
compréhension se doit de passer par une vision globale, comme
un puzzle que le spectateur reconstitue progressivement.
Alexandre
Edelmann Pialat, Lintégrale volume 2, coffret 11
DVD, Disques Office
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