CULTURE Coups de cœur 2005

Six temps forts dans le rétro

Que reste-t-il des centaines de disques, livres, bandes dessinées, films qui ont agrémenté 2005? La plupart sont déjà oubliés. D’autres s’effaceront peu à peu. Certaines œuvres méritent toutefois de laisser une trace. En toute subjectivité, la rédaction de La Gruyère propose ses coups de cœur, en revenant sur six temps forts de l’année culturelle.

BANDE DESSINÉE

Jean Rouaud et Denis Deprez

Le dernier baiser

L’année 2005 a été fort prolixe pour la bande dessinée. Elle a vu l’installation «définitive» du manga dans les esprits et les habitudes, avec des collections et des œuvres qui démontent joyeusement les clichés éculés – et surtout faux – qui sont encore collés par certains à la production nippone. Des albums francophones superbes aussi (on pense à Lax et à son Aigle sans orteils, chez Dupuis, aux Mauvaises gens de Davodeau, chez Delcourt, à Gipi, à bien d’autres encore). Sans oublier Quimby the mouse, de Chris Ware. Sans oublier... La liste est trop longue pour être honnête avec chacun de ces créateurs.

Sous la pluie nantaise
Et s’il ne devait n’y en avoir qu’une? Peut-être garderions-nous en tête cette merveilleuse rencontre entre deux artistes d’exception, signe des rapprochements profonds entre la bande dessinée et la littérature: Les champs d’honneur, de Jean Rouaud et Denis Deprez. Il résulte de cette collaboration – qui est bien plus qu’une adaptation copier-coller – une parfaite adéquation entre le texte de Rouaud et l’image de Deprez, entre les mots d’un styliste merveilleux et les cases d’un peintre d’une grande sensibilité impressionniste. Il en faut, pour traduire en image cet arrière-pays nantais pluvieux, cette famille que la mort décime, ces tranches de vie et de quotidien. Et cette guerre, la dernière…

Jean Rouaud et Denis Deprez, Les champs d’honneur, Casterman
RM

 

CINÉMA

Million dollar baby

Écran total sur l’amitié

Nul besoin de tergiverser au moment de choisir un coup de cœur tant Million dollar baby a marqué le cinéma en 2005. Lauréat de quatre oscars (film, réalisateur, actrice et second rôle masculin), le film de Clint Eastwood réussit à convaincre tant les critiques que les spectateurs.
Après le sublime Mystic river, qui abordait déjà le thème de l’amitié, Clint Eastwood poursuit sa description fine de la nature humaine. Sur fond de combats de boxe, il dépeint la relation entre Frankie (lui-même), un entraîneur aussi rude qu’un hiver à La Brévine, et Maggie (Hilary Swank), jeune femme qui ne rêve de rédemption que par la boxe.
A travers Maggie, pour laquelle il se prend lentement d’affection, Frankie retrouve l’image de sa fille, qui l’a fui depuis des lustres. S’instaure au fil d’un scénario cousu de fil d’or (avec le magnifique Morgan Freeman) une amitié platonique aussi forte qu’un amour impossible. Comme dans Mystic river, la mort (extrêmement violente dans l’un et infiniment douce dans l’autre) révèle l’amour que cachent les personnes sous leur incapacité à communiquer.
Avec Million dollar baby, Clint Eastwood livre un film total, grâce à une mise en scène subtile, une émotion grisante et un dénouement surprenant. Assurément le chef-d’œuvre cinéma de cette année.

Clint Eastwood, Million dollar baby, en DVD chez Universal
CD

 

LIVRES

Régis Jauffret

Sombre cruauté

Avec un Goncourt intéressant sans plus (Trois jours chez ma mère de François Weyergans), un bon Houellebecq (prix Interallié) en deçà toutefois de ses meilleurs romans, c’est du côté du prix Femina qu’il faut chercher le choc littéraire francophone de l’année. Asiles de fous a confirmé que Régis Jauffret fait partie des écrivains français les plus passionnants du moment.
L’histoire est celle d’une rupture. Damien quitte Gisèle et il a chargé son père de le lui annoncer. Passant d’un narrateur à l’autre, Régis Jauffret fouille la psychologie de ses personnages avec une acuité extrême. C’est cruel, sombre, drôle parfois. Il flirte aussi, une nouvelle fois, avec une folie bien ordinaire et balance des phrases qui touchent juste: «Vous avez dû trouver cette famille étrange, mais plus encore que les histoires d’amour, toutes les familles sont des asiles de fous.»
Incisif, styliste magistral, l’auteur de Clémence Picot ou d’Univers, univers (prix Décembre 2003), marque avec Asiles de fous un nouveau sommet dans une œuvre qui ne cesse de captiver.

Régis Jauffret, Asiles de fous, Gallimard
EB

 

DISQUES

François Audrain

Discrète réussite

L’année 2005 a confirmé la richesse actuelle de la chanson française. Aussi bien dans les valeurs sûres (Souchon, Desjardins, Murat…), les confirmations (Bénabar, Arthur H, Raphaël, Camille…), les révélations (Pauline Croze, Da Silva, Crésus…) ou les retours gagnants (Noir Désir et son somptueux live, Louise Attaque…).
Sorties au printemps, ces Chambres lointaines n’ont, elles, pas reçu l’audience qu’elles auraient méritée. Il faut dire que le discret François Audrain, qui signe son deuxième album après Détachée en 2001, n’a pas le profil médiatique, lui qui continue à enseigner l’histoire et la géo en Bretagne.
A la première écoute, on pense aux Valentins, voire à Daho, mais avec la qualité des textes en plus. D’une voix pas toujours très sûre, Audrain conte des histoires de voyages, réels ou rêvés, dans des atmosphères mélancoliques. L’album, sous ses dehors de pop élégante, se révèle complexe, raffiné et magnifique.

François Audrain, Chambres lointaines, Tôt ou tard / Warner
EB

 

Antimatter

Par un jour de neige

C’est peut-être le froid. Ou la neige qui s’échappe du plafond gris. Les landes recouvertes que l’on aperçoit d’un revers de main, le rideau soulevé. Il y a de la mélancolie dans l’air, un sombre romantisme. On repose alors Planetary confinement sur la platine, pour entrer en symbiose avec cet esprit fantomatique.
Dernier album en date d’Antimatter, à qui l’on devait déjà le trip-hop épuré et expérimental de Saviour et Lights out, Planetary confinement est aussi celui du divorce entre les deux membres du groupe. Duncan Patterson (ex-Anathema) et Mick Moss ont d’ailleurs travaillé leurs compositions chacun de leur côté, qui en Angleterre, qui en Irlande. Pourtant, il ressort de cet album une unité et une atmosphère incroyables. L’électronique a été évincée pour ne garder que les instruments «naturels», guitare et violon en tête. Simplicité, pureté, profondeur, les trois termes qui résument le mieux la fin de cette superbe aventure à deux.

Antimatter, Planetary confinement, Prophecy
RM

 

Kanye Westr

La perfection, encore

S’il ne devait demeurer qu’un album de hip-hop millésimé 2005, ce ne pourrait être que Late registration. Evidemment. Ce nouveau chef-d’œuvre signé Kanye West – après le déjà magistral College dropout, album de l’année 2004 – laisse la concurrence à des années-lumière. Même les somptueuses productions du Documentary de Game semblent ternes face à la chatoyante architecture sonore ciselée par le New-Yorkais. West n’emprunte pas les sentiers battus et rebattus par ses pairs.
Qui d’autre que lui aurait pu emprunter à Shirley Bassey Diamonds are forever pour évoquer ces guerres africaines sans fin, financées par le trafic de pierres précieuses (Diamonds from Sierra Leone)? Car Kanye West est l’un des derniers rappeurs à se piquer de politique et à porter un regard critique sur la société américaine. Crack music, par exemple, condamne l’abus de drogue qui a mené à l’effondrement des mouvements militants noirs. Tout comme Roses dénonce l’innefficacité crasse du système de santé US.
Kanye a rendu là une copie frôlant la perfection. On lui pardonnerait presque son insupportable arrogance.

Kanye West, Late registration, Universal
PP

RM - CD - EB - PP
29 décembre 2005

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