Toute
sa vie, il a «voulu passionnément servir ce que lhomme
a de meilleur, culture, réflexion, dignité, poésie».
Il a été poète lui-même, traducteur, auteur
de chansons et surtout éditeur. Dans lhistoire littéraire
du XXe siècle, Pierre Seghers (1906-1987) restera comme un découvreur
essentiel de poètes du monde entier, un passeur infatigable.
Pour marquer les cent ans de sa naissance, les éditions qui portent
son nom rééditent louvrage de son épouse,
paru une première fois du vivant de léditeur, en
1981. Colette Seghers y a ajouté une postface inédite
et émouvante. Loin de la froide biographie, ce livre retrace
une histoire damour. Celle du couple, bien sûr, mais aussi
celle dun homme avec les mots, la poésie, les poètes.
Proche dAragon, de Neruda, de Cendrars, de Reverdy, de Pierre
Emmanuel et de tant dautres, Pierre Seghers crée sa maison
dédition à la sortie de la Seconde Guerre mondiale.
Après avoir joué un rôle capital, durant le conflit,
dans la résistance et la diffusion des idées. A travers,
notamment, différentes revues, comme il la raconté
dans le monumental La résistance et ses poètes, réédité
en 2004.
Pour ses éditions, Pierre Seghers se donnera sans compter. Lui
qui a créé seul sa maison, sans fortune personnelle, a
été amené à devenir «un homme dont
la vie ne peut quêtre celle dun forcené dont
les forces sengagent totalement dans chacune des directions qui
sont vitales à son entreprise». Parce qu«aimer
comme un fou la poésie est une chose, mais faire vivre une équipe
en est une autre».
On reste frappé, en lisant le témoignage de son épouse,
par le travail colossal que Pierre Seghers abat jour après jour,
porté par lenthousiasme, une soif de lectures et de découverte.
Son uvre, ce ne sont pas seulement ses écrits, mais aussi
les livres quil a édités: cest à lui
que lon doit la collection Autour du monde, créée
dans les années 1950, qui a révélé de nombreux
poètes non francophones. Et lindispensable Poètes
daujourdhui, suite de monographies irréprochables,
qui continuent dêtre publiées avec la même
rigueur.
Les
voix du monde
Curieux et insatiable, Pierre Seghers apparaît dans ces pages
comme un amoureux sans réserve de la poésie, dont Colette
Seghers écrit quelle est «irréductible. Elle
a tout connu et survécu à tout, sous tous les régimes.»
Son mari a ouvert sa maison dédition aux voix du monde
entier, passionné quil était par les poètes
français, anglais, russes, croates, bulgares, hongrois, brésiliens,
chinois, persans
Même après la rupture, en 1968, qui lamènera
à prendre ses distances avec son entreprise, Seghers continuera
à nourrir son amour des mots. Il prendra le temps de traduire
les poètes persans Saadi (XIIe siè-cle) et Hafiz (XIIIe),
de publier La résistance et ses poètes, de mener à
bien une thèse de doctorat, daller à la rencontre
des jeunes, des étudiants pour leur transmettre sa flamme. Et
jamais il na cessé décrire: «Poésie,
prose, anthologies, films, chansons, disques, traductions, radio et
télévision, Seghers aligne tant de réalisations
que son du même auteur décourage les metteurs
en pages! A temps volé, au petit matin, dans les bars et dans
les trains, en voyage ou en vacances, il a travaillé comme un
fou.»
La
foi en la poésie
Ce qui épate aussi, en ces temps où lédition
est devenue une industrie, cest la relation nouée avec
les auteurs, comme lécrit Colette Seghers: «Dans
lédition, telle que Seghers la concevait, un livre nétait
pas seulement une uvre, une voix, un langage, mais un maillon
damitié qui aidait à porter, à chaque fois,
le langage de lautre et sa propre énergie.»
Cest ainsi quil sest par exemple lié à
Cendrars. Colette Seghers rappelle notamment que le poète du
Transsibérien a été un des premiers à ressentir
un coup de foudre pour «un jeune photographe de Paris»:
«Il sappelle Robert Doisneau. Je ne le connais pas. Mais
je suis prêt à écrire pour vous [
] un livre
qui serait illustré par ses photos», écrit Cendrars
à Seghers. Ce sera La banlieue de Paris, publiée en 1949,
en coédition avec le Lausannois Albert Mermoud.
Dautres poètes importants traversent ces pages, comme Eluard,
Neruda ou Reverdy, dont lamitié se brisa au soir dun
triste repas. Et, surtout, Aragon, le compagnon de résistance:
«Le combat partagé et aussi la poésie avaient établi
entre eux ces liens que rien, par la suite, ne pouvait totalement dénouer.»
Au-delà des anecdotes sur certains des plus grands poètes
du XXe siècle ou sur le milieu de lédition, louvrage
de Colette Seghers offre ainsi un regard personnel et pertinent sur
la destinée dun homme hors du commun. Un homme poussé
par une foi indéfectible dans la poésie. Comme Hölderlin,
cité par Borges, lui aussi savait que «tout ce qui demeure
est fondé par les poètes».
Colette
Seghers, Pierre Seghers, un homme couvert de noms, Seghers
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