LIVRES Pierre Seghers

Une vie au cœur de la poésie

Pour marquer le centenaire de la naissance de Pierre Seghers, les éditions qu’il a créées au sortir de la guerre rééditent l’ouvrage de son épouse. Plus qu’une simple biographie, ce livre, paru du vivant de «l’éditeur des poètes» offre un éclairage sur un homme fidèle à ses amitiés comme à son amour des mots et des livres.

Pour l’éditeur Pierre Seghers (ici photographié par Doisneau en 1944) un livre n’était pas seulement une œuvre, mais un «maillon d’amitié» (R. Doisneau)

Toute sa vie, il a «voulu passionnément servir ce que l’homme a de meilleur, culture, réflexion, dignité, poésie». Il a été poète lui-même, traducteur, auteur de chansons et surtout éditeur. Dans l’histoire littéraire du XXe siècle, Pierre Seghers (1906-1987) restera comme un découvreur essentiel de poètes du monde entier, un passeur infatigable.
Pour marquer les cent ans de sa naissance, les éditions qui portent son nom rééditent l’ouvrage de son épouse, paru une première fois du vivant de l’éditeur, en 1981. Colette Seghers y a ajouté une postface inédite et émouvante. Loin de la froide biographie, ce livre retrace une histoire d’amour. Celle du couple, bien sûr, mais aussi celle d’un homme avec les mots, la poésie, les poètes.
Proche d’Aragon, de Neruda, de Cendrars, de Reverdy, de Pierre Emmanuel et de tant d’autres, Pierre Seghers crée sa maison d’édition à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Après avoir joué un rôle capital, durant le conflit, dans la résistance et la diffusion des idées. A travers, notamment, différentes revues, comme il l’a raconté dans le monumental La résistance et ses poètes, réédité en 2004.
Pour ses éditions, Pierre Seghers se donnera sans compter. Lui qui a créé seul sa maison, sans fortune personnelle, a été amené à devenir «un homme dont la vie ne peut qu’être celle d’un forcené dont les forces s’engagent totalement dans chacune des directions qui sont vitales à son entreprise». Parce qu’«aimer comme un fou la poésie est une chose, mais faire vivre une équipe en est une autre».
On reste frappé, en lisant le témoignage de son épouse, par le travail colossal que Pierre Seghers abat jour après jour, porté par l’enthousiasme, une soif de lectures et de découverte. Son œuvre, ce ne sont pas seulement ses écrits, mais aussi les livres qu’il a édités: c’est à lui que l’on doit la collection Autour du monde, créée dans les années 1950, qui a révélé de nombreux poètes non francophones. Et l’indispensable Poètes d’aujourd’hui, suite de monographies irréprochables, qui continuent d’être publiées avec la même rigueur.

Les voix du monde
Curieux et insatiable, Pierre Seghers apparaît dans ces pages comme un amoureux sans réserve de la poésie, dont Colette Seghers écrit qu’elle est «irréductible. Elle a tout connu et survécu à tout, sous tous les régimes.» Son mari a ouvert sa maison d’édition aux voix du monde entier, passionné qu’il était par les poètes français, anglais, russes, croates, bulgares, hongrois, brésiliens, chinois, persans…
Même après la rupture, en 1968, qui l’amènera à prendre ses distances avec son entreprise, Seghers continuera à nourrir son amour des mots. Il prendra le temps de traduire les poètes persans Saadi (XIIe siè-cle) et Hafiz (XIIIe), de publier La résistance et ses poètes, de mener à bien une thèse de doctorat, d’aller à la rencontre des jeunes, des étudiants pour leur transmettre sa flamme. Et jamais il n’a cessé d’écrire: «Poésie, prose, anthologies, films, chansons, disques, traductions, radio et télévision, Seghers aligne tant de réalisations que son “du même auteur” décourage les metteurs en pages! A temps volé, au petit matin, dans les bars et dans les trains, en voyage ou en vacances, il a travaillé comme un fou.»

La foi en la poésie
Ce qui épate aussi, en ces temps où l’édition est devenue une industrie, c’est la relation nouée avec les auteurs, comme l’écrit Colette Seghers: «Dans l’édition, telle que Seghers la concevait, un livre n’était pas seulement une œuvre, une voix, un langage, mais un maillon d’amitié qui aidait à porter, à chaque fois, le langage de l’autre et sa propre énergie.»
C’est ainsi qu’il s’est par exemple lié à Cendrars. Colette Seghers rappelle notamment que le poète du Transsibérien a été un des premiers à ressentir un coup de foudre pour «un jeune photographe de Paris»: «Il s’appelle Robert Doisneau. Je ne le connais pas. Mais je suis prêt à écrire pour vous […] un livre qui serait illustré par ses photos», écrit Cendrars à Seghers. Ce sera La banlieue de Paris, publiée en 1949, en coédition avec le Lausannois Albert Mermoud.
D’autres poètes importants traversent ces pages, comme Eluard, Neruda ou Reverdy, dont l’amitié se brisa au soir d’un triste repas. Et, surtout, Aragon, le compagnon de résistance: «Le combat partagé et aussi la poésie avaient établi entre eux ces liens que rien, par la suite, ne pouvait totalement dénouer.»
Au-delà des anecdotes sur certains des plus grands poètes du XXe siècle ou sur le milieu de l’édition, l’ouvrage de Colette Seghers offre ainsi un regard personnel et pertinent sur la destinée d’un homme hors du commun. Un homme poussé par une foi indéfectible dans la poésie. Comme Hölderlin, cité par Borges, lui aussi savait que «tout ce qui demeure est fondé par les poètes».

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Eric Bulliard
11 mai 2006

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