Sa
vie a basculé au soir du 27 mai 1918. Joë Bousquet (1897-1950)
sest engagé deux ans plus tôt. Ce jour-là,
dans lAisne, ce jeune lieutenant, récemment décoré
pour son courage, reçoit en pleine poitrine une balle qui ressort
par lomoplate. «Jai senti alors que tout ce qui en
moi nétait pas sévanouissait», écrira-t-il
plus tard.
Bousquet a 21 ans. Sa colonne vertébrale est touchée,
il restera paralysé. Dans sa chambre de Carcassonne, il se met
à écrire une uvre singulière. Cette uvre
et ce destin, intimement liés, Edith de la Héronnière
les approche à travers Joë Bousquet, Une vie à corps
perdu, un livre qui tient à la fois de la biographie et de létude
littéraire. En parallèle, Albin Michel vient de rééditer
Le meneur de lune, lune de ses uvres majeures, mélange
dautobiographie et de réflexions. Un genre quil pratique
volontiers: «Je ne crois pas assez aux événements
pour écrire des récits.»
Né à Narbonne en 1897, fils de médecin, Bousquet
grandit à Carcassonne, où il connaît une jeunesse
de mauvais garçon, fugueur et voyou, qui noie son mal-être
dans la morphine et la cocaïne. Déjà, il montre un
intérêt pour les mots et la langue, une curiosité
pour langlais. Après son accident, Bousquet cherchera aussi
à calmer ses douleurs dans les drogues et va sentourer
de livres, se nourrir de lecture de Shelley, Shakespeare, Spinoza, Novalis,
Saint-Simon, Platon, Reverdy, Roussel, Kant et tant dautres
Sa frénésie semble infinie: «Le monde na pas
voulu de moi, je veux que le monde soit à moi», écrit-il
à son ami Carlo Suarès.
Peu à peu, Bousquet tisse un réseau de relations et sa
chambre devient salon littéraire. Un temps proche des surréalistes,
il collectionne les peintres, accueille les poètes. Au 53, rue
Verdun passeront Valéry, Gide, Eluard, Aragon, Chagall, Magritte,
Soutine, ou encore Simone Weil, jeune philosophe qui a profondément
marqué le poète. Max Ernst, aussi devient un familier,
lui qui se trouvait dans le bataillon face à celui de Bousquet,
lorsquil a été blessé
Espace
magique
Durant la Seconde Guerre mondiale, des intellectuels fuyant la
France occupée se retrouvent également autour de Bousquet,
dans ce qui devient un foyer de résistance. Comme tous les autres
visiteurs, ils restent marqués par ces rencontres: «Quelque
chose dessentiel se passe dans cette chambre, aussi mystérieux
et insaisissable que la réflexion de la lumière dans la
goutte deau», écrit Edith de la Héronnière.
«Ceux qui en repartent sont changés, comme frappés
de stupeur après lintrusion dans lespace magique.»
Nourri de ses lectures, de ses rencontres, de ses amours (avec Marthe,
Ginette, Germaine, dite Poisson dor
), Bousquet élabore
peu à peu une uvre très originale. En plus dinnombrables
critiques littéraires et de son journal, se succéderont
Il ne fait pas assez noir, Une passante bleue et blonde, La tisane de
sarments, Traduit du silence, La connaissance du soir et tant dautres.
Avec, dès le début, un refus de la facilité, comme
il lécrit à Carlo Suarès: «Tout ce
qui est purement littéraire me fait vomir. Je ne cherche à
mexprimer que pour mieux mettre à vif en moi-même
cet être secret qui na pas à vivre.» Plus tard,
il conseillera même: «Supprime les phrases qui te semblent
belles, elles empêchent la pensée de respirer.»
Secret
du langage
Dans une prose poétique qui convient particulièrement
au propos, ses livres mêlent souvent des éléments
autobiographiques à des réflexions sur le Mal, la douleur,
sur le langage aussi. Bousquet se montre en effet convaincu que «le
langage nest pas contenu dans la conscience, il la contient».
Edith de la Héronnière: «Ce quil cherche,
aidé par lopium, cest un retour aux origines de lêtre,
une aventure proprement spirituelle et physique qui lattend dans
le tréfonds de ce corps où gît le secret du langage.
Cest cela quil recherche passionnément: parvenir
aux sources du langage.»
Cette recherche, ces réflexions ne facilitent pas la lecture
de cette uvre unique dans la littérature française.
Mais elle mérite quon sy plonge, ne serait-ce que
pour éprouver le choc de ses phrases brèves, qui ont la
puissance et la brillance daphorismes. Comme celle-ci, au tout
début du Meneur de lune: «Jai survécu dans
une chair qui était la honte de mes désirs.»
Edith
de la Héronnière, Joë Bousquet, une vie à
corps perdu et Joë Bousquet, Le meneur de lune, Albin Michelil
Droits
de reproduction et de diffusion réservés © La Gruyère
2003 Usage strictement personnel