LIVRES Joë Bousquet

Une vie de poète immobile

L’œuvre singulière de Joë Bousquet (1897-1950) demeure intimement liée à son destin tragique. Blessé durant la Première Guerre mondiale, il reste paralysé. Sa chambre de Carcassonne devient alors un foyer de rencontres intellectuelles. Une récente biographie permet de redécouvrir ce poète hors du commun.


«Joë Bousquet au lit» un portrait signé Jean Dubuffet, aujourd’hui au MOMA de New York (T. Secchiaroli )

 

Sa vie a basculé au soir du 27 mai 1918. Joë Bousquet (1897-1950) s’est engagé deux ans plus tôt. Ce jour-là, dans l’Aisne, ce jeune lieutenant, récemment décoré pour son courage, reçoit en pleine poitrine une balle qui ressort par l’omoplate. «J’ai senti alors que tout ce qui en moi n’était pas s’évanouissait», écrira-t-il plus tard.
Bousquet a 21 ans. Sa colonne vertébrale est touchée, il restera paralysé. Dans sa chambre de Carcassonne, il se met à écrire une œuvre singulière. Cette œuvre et ce destin, intimement liés, Edith de la Héronnière les approche à travers Joë Bousquet, Une vie à corps perdu, un livre qui tient à la fois de la biographie et de l’étude littéraire. En parallèle, Albin Michel vient de rééditer Le meneur de lune, l’une de ses œuvres majeures, mélange d’autobiographie et de réflexions. Un genre qu’il pratique volontiers: «Je ne crois pas assez aux événements pour écrire des récits.»
Né à Narbonne en 1897, fils de médecin, Bousquet grandit à Carcassonne, où il connaît une jeunesse de mauvais garçon, fugueur et voyou, qui noie son mal-être dans la morphine et la cocaïne. Déjà, il montre un intérêt pour les mots et la langue, une curiosité pour l’anglais. Après son accident, Bousquet cherchera aussi à calmer ses douleurs dans les drogues et va s’entourer de livres, se nourrir de lecture de Shelley, Shakespeare, Spinoza, Novalis, Saint-Simon, Platon, Reverdy, Roussel, Kant et tant d’autres… Sa frénésie semble infinie: «Le monde n’a pas voulu de moi, je veux que le monde soit à moi», écrit-il à son ami Carlo Suarès.
Peu à peu, Bousquet tisse un réseau de relations et sa chambre devient salon littéraire. Un temps proche des surréalistes, il collectionne les peintres, accueille les poètes. Au 53, rue Verdun passeront Valéry, Gide, Eluard, Aragon, Chagall, Magritte, Soutine, ou encore Simone Weil, jeune philosophe qui a profondément marqué le poète. Max Ernst, aussi devient un familier, lui qui se trouvait dans le bataillon face à celui de Bousquet, lorsqu’il a été blessé…

Espace magique
Durant la Seconde Guerre mondiale, des intellectuels fuyant la France occupée se retrouvent également autour de Bousquet, dans ce qui devient un foyer de résistance. Comme tous les autres visiteurs, ils restent marqués par ces rencontres: «Quelque chose d’essentiel se passe dans cette chambre, aussi mystérieux et insaisissable que la réflexion de la lumière dans la goutte d’eau», écrit Edith de la Héronnière. «Ceux qui en repartent sont changés, comme frappés de stupeur après l’intrusion dans l’espace magique.»
Nourri de ses lectures, de ses rencontres, de ses amours (avec Marthe, Ginette, Germaine, dite Poisson d’or…), Bousquet élabore peu à peu une œuvre très originale. En plus d’innombrables critiques littéraires et de son journal, se succéderont Il ne fait pas assez noir, Une passante bleue et blonde, La tisane de sarments, Traduit du silence, La connaissance du soir et tant d’autres. Avec, dès le début, un refus de la facilité, comme il l’écrit à Carlo Suarès: «Tout ce qui est purement littéraire me fait vomir. Je ne cherche à m’exprimer que pour mieux mettre à vif en moi-même cet être secret qui n’a pas à vivre.» Plus tard, il conseillera même: «Supprime les phrases qui te semblent belles, elles empêchent la pensée de respirer.»

Secret du langage
Dans une prose poétique qui convient particulièrement au propos, ses livres mêlent souvent des éléments autobiographiques à des réflexions sur le Mal, la douleur, sur le langage aussi. Bousquet se montre en effet convaincu que «le langage n’est pas contenu dans la conscience, il la contient». Edith de la Héronnière: «Ce qu’il cherche, aidé par l’opium, c’est un retour aux origines de l’être, une aventure proprement spirituelle et physique qui l’attend dans le tréfonds de ce corps où gît le secret du langage. C’est cela qu’il recherche passionnément: parvenir aux sources du langage.»
Cette recherche, ces réflexions ne facilitent pas la lecture de cette œuvre unique dans la littérature française. Mais elle mérite qu’on s’y plonge, ne serait-ce que pour éprouver le choc de ses phrases brèves, qui ont la puissance et la brillance d’aphorismes. Comme celle-ci, au tout début du Meneur de lune: «J’ai survécu dans une chair qui était la honte de mes désirs.»

Edith de la Héronnière, Joë Bousquet, une vie à corps perdu et Joë Bousquet, Le meneur de lune, Albin Michelil

Eric Bulliard
3 août 2006

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