En
apparence, il ne sest jamais éloigné de la tradition.
Dans les livres dhistoire de lart, Charles Gleyre (1806-1874)
est surtout resté comme lun des représentants de
lacadémisme (en réaction au romantisme) ou pour
son célèbre atelier où il a formé tant de
jeunes peintres. Lexposition que lui consacre le Musée
des Beaux-Arts de Lausanne révèle une uvre plus
ambitieuse et originale. Et démontre que les carcans de lacadémisme
nempêchent pas une extraordinaire liberté, y compris
dans les genres les plus nobles, les tableaux historiques, mythologiques
ou religieux.
Plus de 200 uvres sont réunies au Palais de Rumine, dont
nombre de dessins et desquisses. Sous-titrée Le génie
de linvention, lexposition retrace de manière chronologique
et thématique la carrière du peintre et met en lumière
ses singularités.
Après la mort de ses parents, Charles Gleyre né
à Chevilly, au pied du Jura vaudois passe sa jeunesse
à Lyon, chez son oncle. Il accomplit sa formation artistique
à Paris, dès 1825, puis à Rome, où il étudie
les uvres de lAntiquité et de la Renaissance. Etape
essentielle: de 1834 à 1838, il effectue un voyage en Orient,
avec un riche industriel américain, qui la chargé
de croquer pour lui paysages, monuments, habitants
Les deux hommes se rendent en Sicile, avant de rejoindre Malte, Corfou,
lAlbanie, la Turquie, Rhodes, lEgypte, la Nubie. Seul, Gleyre
demeure encore une année à Khartoum, puis au Caire et
à Beyrouth. Au début de lexposition, aquarelles
et dessins témoignent de ce périple.
Le
désir dinventer
De retour à Paris, Charles Gleyre participe, sous la direction
dIngres, à la décoration du château de Dampierre
(dont ne demeurent que des études, exposées à Lausanne),
avant de connaître le succès au Salon de 1843 avec Le soir.
Traditionnel dans les formes, avec toujours le souci premier du dessin,
lart de Charles Gleyre innove par son iconographie. La séparation
des apôtres, par exemple, exposée pour la première
fois en Suisse. Ce tableau, pré-senté au Salon de 1845
(où il recueillera les sarcasmes de Baudelaire: «Des apôtres,
M. Gleyre!») est censé illustrer le discours que Pierre
a tenu à Césarée: «Et il nous a commandé
de prêcher au peuple» (Actes des Apôtres, 10:42).
Or, Gleyre situe cette scène devant la croix, au Golgotha. Un
motif totalement inventé par cet anticlérical, lecteur
assidu de la Bible.
Dans ses tableaux mythologiques ou dhistoire, Gleyre pousse encore
plus loin son désir dinnovation. Parfois, on y ressent
même comme une touche dironie. Ainsi des Romains passant
sous le joug (1858), lun des deux grands tableaux dhistoire
centrés sur la Suisse avec le Major Davel dont il ne subsiste
quun soldat en pleurs, depuis quun incendiaire la
détruit en 1980.
Comme
des bufs
Ces Romains, Gleyre les représente près de Montreux: au
XIXe siècle, cest là que les historiens situaient
la victoire des Helvètes sur la légion romaine en 107
av. J.-C. Dans une composition complexe, où Gleyre démontre
tout son souci du détail et de la réa-lité historique,
les vaincus se voient forcés à passer sous un joug, pris
non pas au sens antique (lance horizontale attachée sur dautres
plantées en terre), mais au sens agricole. Se trouvent ainsi
en parallèle les Romains et les bufs attelés à
leurs côtés
«Ce joug-là ne parle pas
dun peuple de Barbares querelleurs et violents, mais dun
peuple de cultivateurs jaloux de sa liberté», écrit
Marie Alamir dans le catalogue qui accompagne lexposition.
Avec sa subtilité dhomme cultivé, qui médite
longuement sur ses sujets, Gleyre multiplie ainsi les surprises et les
étrangetés. Elles ne se décodent pas toujours aisément,
mais lexposition lausannoise les présente avec un louable
souci didactique. On se surprend alors à sourire devant cet Hercule
si maladroit avec sa quenouille (Hercule et Omphale, 1862). A sétonner
devant Minerve et les trois Grâces (1866), ici musiciennes
alors quelles ne le sont jamais dans liconographie, contrairement
aux Muses. A sémerveiller devant la jeune femme toute de
raffinement dans son décor pompéien (Sapho, 1867) ou encore
devant Penthée poursuivi par les Ménades (1864). Un sujet
quasiment inédit en peinture, qui pousse lartiste à
inventer, une fois de plus.
Originalité
totale
Mais cest dans la dernière salle que lon ressent
le plus grand choc. Là, sont groupées les uvres
les plus personnelles de Gleyre. Les plus novatrices aussi, sans doute
les moins connues. Le peintre y mêle influences antiques et emprunts
à la peinture moderne italienne ou à ses contemporains.
Le résultat est stupéfiant.
Déluge, par exemple, frappe par son format panoramique, ses deux
anges planant, immobiles, sur un paysage désolé daprès
la catastrophe, par sa colombe discrète, en vol vers un renouveau.
Cette uvre de mystère et de mélancolie, dune
originalité totale, brille aussi par sa technique, comme lécrit
Sylvie Wuhrmann dans le catalogue: «De la peinture à lhuile
retravaillée au pastel, que lon ne retrouve nulle part
ailleurs chez lartiste et dont laudace fait songer aux recherches
que Degas mènera plus tard.»
A lintérieur des frontières classiques, le peintre
vaudois a ainsi poussé son originalité au maximum. Difficile
ensuite de continuer dans cette voie: pour innover encore, la jeune
génération devait faire exploser la tra-dition. Dès
les années 1850-1860, Courbet puis Manet, entre autres, ont semé
les graines dune révolution qui se matérialise trois
semaines avant la disparition de Gleyre: le 15 avril 1874 souvre
le salon qui allait marquer un tournant dans la peinture européenne.
A cette occasion, le critique Louis Leroy, ironise en inventant le terme
impressionniste. Parmi la trentaine de participants, on trouve Monet,
Sisley et Renoir. Trois anciens élèves de Gleyre.
Lausanne,
Musée des Beaux-Arts (place de la Riponne), jusquau 7 janvier.
Mardi et mercredi, 11 h - 18 h, jeudi, 11 h - 20 h, vendredi, samedi
et dimanche, 11 h - 17 h.
www.beaux-arts.vd.ch
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