EXPOSITION Charles Gleyre

La liberté dans la tradition

Le Musée des Beaux-Arts de Lausanne expose plus de 200 œuvres de Charles Gleyre (1806-1874). Ce représentant de l’académisme du XIXe siècle fait preuve d’une inventivité insoupçonnée: en homme cultivé qui médite longuement ses sujets, l’artiste vaudois expérimente, cherche des iconographies nouvelles, sans pour autant briser les frontières de la tradition.


Hercule et Omphale (1862), ou quand le héros se découvre si maladroit avec sa quenouille (Musée d’art et d’histoire, Neuchâtel)

 

En apparence, il ne s’est jamais éloigné de la tradition. Dans les livres d’histoire de l’art, Charles Gleyre (1806-1874) est surtout resté comme l’un des représentants de l’académisme (en réaction au romantisme) ou pour son célèbre atelier où il a formé tant de jeunes peintres. L’exposition que lui consacre le Musée des Beaux-Arts de Lausanne révèle une œuvre plus ambitieuse et originale. Et démontre que les carcans de l’académisme n’empêchent pas une extraordinaire liberté, y compris dans les genres les plus nobles, les tableaux historiques, mythologiques ou religieux.
Plus de 200 œuvres sont réunies au Palais de Rumine, dont nombre de dessins et d’esquisses. Sous-titrée Le génie de l’invention, l’exposition retrace de manière chronologique et thématique la carrière du peintre et met en lumière ses singularités.
Après la mort de ses parents, Charles Gleyre – né à Chevilly, au pied du Jura vaudois – passe sa jeunesse à Lyon, chez son oncle. Il accomplit sa formation artistique à Paris, dès 1825, puis à Rome, où il étudie les œuvres de l’Antiquité et de la Renaissance. Etape essentielle: de 1834 à 1838, il effectue un voyage en Orient, avec un riche industriel américain, qui l’a chargé de croquer pour lui paysages, monuments, habitants…
Les deux hommes se rendent en Sicile, avant de rejoindre Malte, Corfou, l’Albanie, la Turquie, Rhodes, l’Egypte, la Nubie. Seul, Gleyre demeure encore une année à Khartoum, puis au Caire et à Beyrouth. Au début de l’exposition, aquarelles et dessins témoignent de ce périple.

Le désir d’inventer
De retour à Paris, Charles Gleyre participe, sous la direction d’Ingres, à la décoration du château de Dampierre (dont ne demeurent que des études, exposées à Lausanne), avant de connaître le succès au Salon de 1843 avec Le soir.
Traditionnel dans les formes, avec toujours le souci premier du dessin, l’art de Charles Gleyre innove par son iconographie. La séparation des apôtres, par exemple, exposée pour la première fois en Suisse. Ce tableau, pré-senté au Salon de 1845 (où il recueillera les sarcasmes de Baudelaire: «Des apôtres, M. Gleyre!») est censé illustrer le discours que Pierre a tenu à Césarée: «Et il nous a commandé de prêcher au peuple» (Actes des Apôtres, 10:42). Or, Gleyre situe cette scène devant la croix, au Golgotha. Un motif totalement inventé par cet anticlérical, lecteur assidu de la Bible.
Dans ses tableaux mythologiques ou d’histoire, Gleyre pousse encore plus loin son désir d’innovation. Parfois, on y ressent même comme une touche d’ironie. Ainsi des Romains passant sous le joug (1858), l’un des deux grands tableaux d’histoire centrés sur la Suisse avec le Major Davel – dont il ne subsiste qu’un soldat en pleurs, depuis qu’un incendiaire l’a détruit en 1980.

Comme des bœufs…
Ces Romains, Gleyre les représente près de Montreux: au XIXe siècle, c’est là que les historiens situaient la victoire des Helvètes sur la légion romaine en 107 av. J.-C. Dans une composition complexe, où Gleyre démontre tout son souci du détail et de la réa-lité historique, les vaincus se voient forcés à passer sous un joug, pris non pas au sens antique (lance horizontale attachée sur d’autres plantées en terre), mais au sens agricole. Se trouvent ainsi en parallèle les Romains et les bœufs attelés à leurs côtés… «Ce joug-là ne parle pas d’un peuple de Barbares querelleurs et violents, mais d’un peuple de cultivateurs jaloux de sa liberté», écrit Marie Alamir dans le catalogue qui accompagne l’exposition.
Avec sa subtilité d’homme cultivé, qui médite longuement sur ses sujets, Gleyre multiplie ainsi les surprises et les étrangetés. Elles ne se décodent pas toujours aisément, mais l’exposition lausannoise les présente avec un louable souci didactique. On se surprend alors à sourire devant cet Hercule si maladroit avec sa quenouille (Hercule et Omphale, 1862). A s’étonner devant Minerve et les trois Grâces (1866), ici musiciennes – alors qu’elles ne le sont jamais dans l’iconographie, contrairement aux Muses. A s’émerveiller devant la jeune femme toute de raffinement dans son décor pompéien (Sapho, 1867) ou encore devant Penthée poursuivi par les Ménades (1864). Un sujet quasiment inédit en peinture, qui pousse l’artiste à inventer, une fois de plus.

Originalité totale
Mais c’est dans la dernière salle que l’on ressent le plus grand choc. Là, sont groupées les œuvres les plus personnelles de Gleyre. Les plus novatrices aussi, sans doute les moins connues. Le peintre y mêle influences antiques et emprunts à la peinture moderne italienne ou à ses contemporains. Le résultat est stupéfiant.
Déluge, par exemple, frappe par son format panoramique, ses deux anges planant, immobiles, sur un paysage désolé d’après la catastrophe, par sa colombe discrète, en vol vers un renouveau. Cette œuvre de mystère et de mélancolie, d’une originalité totale, brille aussi par sa technique, comme l’écrit Sylvie Wuhrmann dans le catalogue: «De la peinture à l’huile retravaillée au pastel, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs chez l’artiste et dont l’audace fait songer aux recherches que Degas mènera plus tard.»
A l’intérieur des frontières classiques, le peintre vaudois a ainsi poussé son originalité au maximum. Difficile ensuite de continuer dans cette voie: pour innover encore, la jeune génération devait faire exploser la tra-dition. Dès les années 1850-1860, Courbet puis Manet, entre autres, ont semé les graines d’une révolution qui se matérialise trois semaines avant la disparition de Gleyre: le 15 avril 1874 s’ouvre le salon qui allait marquer un tournant dans la peinture européenne. A cette occasion, le critique Louis Leroy, ironise en inventant le terme impressionniste. Parmi la trentaine de participants, on trouve Monet, Sisley et Renoir. Trois anciens élèves de Gleyre.

Lausanne, Musée des Beaux-Arts (place de la Riponne), jusqu’au 7 janvier. Mardi et mercredi, 11 h - 18 h, jeudi, 11 h - 20 h, vendredi, samedi et dimanche, 11 h - 17 h.
www.beaux-arts.vd.ch

 

Eric Bulliard
16 novembre 2006

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