LIVRE Le Caravage

L’art et la vie en clair-obscur

Il a introduit la laideur dans la peinture et inventé le clair-obscur. Peintre de génie, le Caravage (1571-1610) était aussi un homme irascible, marginal, homosexuel, qui fut condamné à mort pour assassinat. Un roman foisonnant de Dominique Fernandez fait revivre cette figure majeure de l’histoire de l’art.


Judith et Holopherne, du Caravage (1599): «Pour la première fois dans un tableau, une figure hideuse était rendue au naturel», écrit Dominique Fernandez à propos de la servante, à droite

Le destin du Caravage (1571-1610) ne peut que ravir un écrivain. Surtout quand il s’appelle Dominique Fernandez et qu’il connaît de manière aussi fine l’Italie et ses artistes. Dans La course à l’abîme, il retrace le parcours hors norme de ce peintre génial, aussi habile du pinceau que prompt à dégainer son épée.
Né à Caravaggio – village de Lombardie qui allait devenir son pseudonyme – Michelangelo Merisi a fait son apprentissage d’abord à Milan, puis auprès du Cavalier d’Arpin, à Rome, où il passa l’essentiel de son existence d’artiste. Marginal et irascible, le Caravage connut plusieurs séjours en prison et a été condamné à mort pour assassinat. En fuite, il erre de Naples à Malte, puis en Sicile avant de mourir, à 38 ans, sur une plage au nord de Rome. Sans doute assassiné.

Une manière nouvelle
Durant cette vie de violence et de scandale, le Caravage a bousculé des siècles de tradition picturale. Refusant les conventions de son temps, méprisant les peintres académiques, il trouvait ses modèles parmi les prostituées et les gens de la rue, qu’il peignait sans les idéaliser. Toute son œuvre est tendue vers un même but: «Expérimenter une manière nouvelle; une peinture réaliste, populaire; un art qui exprimerait les peines et les sueurs de la plèbe», lit-on dans La course à l’abîme.

Liberté de romancier
La laideur entre alors dans la peinture, avec le personnage de la suivante, dans son extraordinaire Judith et Holopherne. «Pour la première fois dans un tableau, une figure hideuse était rendue au naturel, sans le plus petit début d’idéalisation», écrit Dominique Fernandez. Au fil de son travail, le Caravage introduit une autre nouveauté: «Personne avant moi n’avait utilisé la lumière comme personnage central d’une scène peinte. Je venais d’inventer le clair-obscur», lit-on à propos de La vocation de saint Matthieu.
Cherchant à choquer plutôt qu’à plaire, le Caravage a préféré fuir le confort et la sécurité pour courir à sa propre perte. Pour le tableau représentant la mort de la Vierge – dont le modèle fut le cadavre d’une prostituée enceinte – le narrateur explique: «A la volonté de le réussir pour rétablir mon crédit se mêlait l’obscur désir de me couler définitivement aux yeux du monde.» Ce même déchirement, il le ressentait dans ces contradictions d’artiste attiré par les pauvres gens mais bénéficiant de protections de haut rang.
Toutes les parts d’ombre de cette existence tumultueuse, Dominique Fernandez les éclaire avec la liberté du romancier. Comme il l’avait fait il y a vingt ans pour Pasolini (Dans la main de l’ange, prix Goncourt 1982), il se glisse dans les espaces que les biographes ont laissés vides. En insistant parfois lourdement sur l’homosexualité, thème récurrent de son œuvre de romancier et d’essayiste. Une attirance pour les garçons, de préférence voyous, qui expliquerait la sensualité de certaines œuvres du Caravage.

Luxe de détails
La force de Dominique Fernandez demeure toutefois son impressionnante connaissance de l’art, de l’époque et des lieux, décrits avec une multitude de détails et d’anecdotes. Il excelle dans la description des rues romaines ou napolitaines, comme dans les évocations des intrigues qui foisonnaient dans les milieux ecclésiastiques. Peintres et figures historiques se croisent alors que se succèdent des événements comme l’introduction du calendrier grégorien, les débuts des marchands de tableaux ou encore l’exécution de Giordano Bruno.
D’une érudition et d’une élégance stylistique sans faille, La course à l’abîme offre au fil de ses 650 pages un éclairage somptueux autant sur la Rome de 1600 que sur un des peintres les plus extraordinaires de l’histoire de l’art. Sans lever tous les mystères, le narrateur avertissant lui-même ses admirateurs: «Si les aventures de Merisi viennent un jour à leur connaissance, qu’ils n’espèrent pas y trouver les clefs de Caravaggio.»

Dominique Fernandez, La course à l’abîme,Grasset

 

Eric Bulliard
30 janvier 2003

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