LIVRES Jean-Euphèle Milcé

Un premier roman primé

Jean-Euphèle Milcé a reçu le prix Georges-Nicole pour «L’alphabet des nuits». Un voyage très dur au bout de la nuit d’Haïti, un roman «d’exil et de traversée». Rencontre avec cet auteur, installé à Neyruz, qui reste, malgré tout, attaché à son pays d’origine.


Jean-Euphèle Milcé: «Ce livre est aussi une vengeance contre mon pays»
(H. Tappe)

Le prix Georges-Nicole 2004 a été attribué à Jean-Euphèle Milcé. Né en 1969 en Haïti, il est arrivé en Suisse en 2000 avec sa femme fribourgeoise et s’est installé à Neyruz. Avec L’alphabet des nuits et cette récompense, il entre de plain-pied dans le monde des lettres en Suisse romande en s’inscrivant dans la lignée d’Anne-Lise Grobéty, Jean-Marc Lovey, François Conod et quelques autres, anciens lauréats du prix Georges-Nicole.
Il ne boude pas son plaisir: «Quand on m’a annoncé que j’étais le lauréat, je n’y croyais pas vraiment. Mais je suis très heureux. Je veux continuer à écrire et j’ai eu la chance d’entrer dans le catalogue de Bernard Campiche, le meilleur de Suisse romande à mes yeux.» Des yeux qui connaissent le monde du livre: après des études de linguistique en Haïti, Jean-Euphèle Milcé a suivi une formation continue en gestion de documentation et de bibliothèques.
Si le prix le ravit, il ne veut pas se laisser enfermer dans l’image de l’écrivain à la sauce suisse romande: «L’écriture, ici, donne un statut particulier à celui qui la pratique. C’est une chose qui m’étonne. Ce statut tue la motivation d’écrire.» Pour l’instant, chez Jean-Euphèle Milcé, la motivation est intacte et c’est sa terre natale qui continue de l’inspirer: «Je suis extrêmement marqué par la poésie de mon pays. C’est à travers elle que je me suis lancé dans ce livre, même si c’est un roman.» Haïti reste donc au centre du récit, Haïti reste son pays. Jean-Euphèle n’y va pourtant pas par quatre chemins pour condamner ce qui s’y passe: «Ce livre est aussi une vengeance contre mon pays.»

L’obligation de fuir
Car on peut aimer sa terre et en voir toutes les noirceurs. Sous la plume de Jean-Euphèle Milcé, dans cet Alphabet des nuits, Haïti apparaît dans toute sa dureté et dans toutes ses contradictions. Et Port-au-Prince en particulier, décrite par le narrateur comme une pure «ville de transit» où l’on a déversé pêle-mêle «des pédophiles directeurs d’école, des arnaqueurs administrateurs d’aide humanitaire et des nazis aumôniers de prison». Une ville de violence, une ville où lorsque l’on sort la nuit, on ne sait pas si l’on rentrera. Car on peut y disparaître.
La description est dure, mais méritée, à entendre Jean-Euphèle Milcé: «Je viens d’un pays qui crève, qui s’enfonce sous terre. Tout ce que nous avons, c’est la mémoire, il n’y a pas de projets d’avenir. On est nostalgique, on pense qu’hier c’était mieux. En Haïti, l’avenir c’est immédiat.» Et l’horizon, la fuite.

Frontières du mystère
Le personnage central du roman ne pense d’ailleurs qu’à ça: partir. «Moi, de la troisième génération des Assaël installés en Haïti, je me trouve en pleine obligation de fuite.» Autour de lui, on disparaît, on meurt: «Chaque semaine, je fais le compte des absents et des disparus... Joël est parti. Mariette a perdu son travail. Fritz a été exécuté. Personne n’a osé mourir de mort naturelle.» Elle rôde, la mort, dans les nuits d’Haïti.
Jeremy Assaël est un commerçant juif, blanc et homosexuel. Des caractéristiques qui n’ont pas été choisies par hasard, admet l’auteur: «On ne peut pas aborder la question haïtienne sans parler d’exclusion. Elle est partout en Haïti. Le personnage du Juif errant est paradigmatique de cette exclusion.» Avant de quitter le pays, Jeremy Assaël veut encore retrouver son amant Fresnel.
Le meilleur de L’alphabet des nuits se trouve dans cette quête. C’est un voyage dans la réalité multiple du pays: «Haïti est le pays des sept chemins, des sept croix, de toutes les vérités... C’est ça, Haïti. Il faut retourner toutes les cartes avant d’abandonner la partie.» Les cartes à retourner sont celles du pasteur Johnny Bell, celle de Zaccharias, «le chef de l’armée des nuits folles», l’homme à l’occulte influence, et enfin Edner, le hougan qui pourra le guider dans «les couloirs de la vie souterraine et mystique». On flirte avec les frontières du mystère. On traverse aussi les zones d’influences multiples qui font le pays.

Haïti en galerie
Le réquisitoire contre Haïti est sans appel et Jean-Euphèle Milcé ne s’exclut pas de la critique: «Je me sens aussi responsable de la destruction de ce pays. Lorsque j’y étais, je me suis acheté une voiture. Or, dans ce pays, les gens n’ont pas de quoi vivre. Je les ai volés.» En esprit, il est toujours pour une part en Haïti: «Je peux reconstruire Haïti où je veux.» Entre autres au bas de la rue de la Grand-Fontaine, à Fribourg, où il ouvrira, samedi, une galerie consacrée à l’art d’Haïti et des Caraïbes. L’inauguration officielle aura lieu le 10 juin.

Jean-Euphèle Milcé, L’alphabet des nuits, Bernard Campiche.
L’auteur sera présent, demain vendredi, pour une séance de dédicaces à la librairie Albert le Grand, à Fribourg, dès 17 h

 

Charly Veuthey
13 mai 2004

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