DVD «Short cuts»

Grinçant portrait de groupe

vec «Short cuts», inspiré de nouvelles de Raymond Carver, Robert Altman traçait un portrait féroce d’Américains ordinaires. Une multitude de destins se croisent, avec leurs douleurs, leurs bonheurs, leurs drames. Du cinéma de haut vol, désormais disponible en DVD.


Doreen et Earl Piggot (Lily Tomlin et Tom Waits), l’un des couples dépeints par un Altman plus grinçant que jamais dans «Short cuts»

 

Rarement les Américains auront été montrés avec un mélange aussi réussi de réalisme et de férocité. Inspiré de nouvelles de Raymond Carver, Short cuts a permis à Robert Altman de faire preuve d’une ironie dévastatrice et de se lancer dans un film choral, genre dont il est le maître depuis Nashville (1975). Dix ans après sa sortie en salles, le film, l’un des meilleurs du réalisateur de MASH, The player, Cookie’s fortune ou Gosford Park, vient de paraître en un double DVD.
Short cuts (Lion d’or à Venise en 1993) est formé d’une multitude d’historiettes quotidiennes, à Los Angeles. Robert Altman en montre des fragments. De banales vies de couple, des personnages qui se croisent. Des ruptures, des tromperies, des engueulades, des peines et des joies. On y découvre une jeune mère de famille qui travaille pour un téléphone rose, un poivrot jaloux, un policier qui trompe son épouse (et qui est trompé par sa maîtresse), une artiste, un médecin, un autre jaloux qui détruit l’appartement de son ex, un couple bourgeois qui vit un horrible drame, une musicienne suicidaire, une partie de pêche où l’on découvre un cadavre de femme…

Complexe mosaïque
En trois heures de très haut vol, des liens se créent entre les personnages. Les histoires s’enchaînent, la polyphonie de Robert Altman se met en place, de manière à la fois complexe et naturelle. Seule la fin, avec son tremblement de terre, peut paraître un brin artificielle. Mais ce léger bémol n’empêche pas de se sentir soufflé par cette impressionnante mosaïque. Un puzzle qui a influencé d’autres cinéastes: Paul Thomas Anderson, par exemple – auteur de Magnolia, qui fonctionne un peu sur le même principe – rappelle volontiers tout ce qu’il doit à Robert Altman.
Parmi les bonus, un intéressant documentaire sur le tournage, Luck, trust and ketchup, donne une des clés du film: pour Robert Altman, comme pour Carver, ces histoires sont celles d’Américains ordinaires, moyens, que chacun peut croiser dans la rue sans se retourner. Alors que tous cachent des comportements étranges, des fêlures, des interrogations. C’est ce que parvient à montrer Robert Altman, en touchant juste pour chaque personnage.

Vedettes en série
Le réalisateur y démontre aussi une époustouflante maîtrise technique et un humour grinçant, qui semble d’ailleurs surtout s’attaquer aux hommes: tous ou presque apparaissent comme des beaufs. Altman avait beau avoir presque 70 ans à l’époque, son humour ne ressemble en rien à celui d’un vieux sage. Bien plutôt à celui d’un enfant, voire d’un attachant sale gosse, comme en témoigne, dans le making of, son rire espiègle au moment de tourner l’une des scènes du téléphone érotique.
Pour parvenir à cet extraordinaire portrait de groupe, Altman s’est entouré d’une pléiade de comédiens magnifiques. Parmi eux, Tim Robbins, Andie McDowell, Julianne Moore (alors quasiment débutante au cinéma), Chris Penn, Madeleine Stowe, Matthew Modine, Frances McDormand, Robert Downey Jr., Tom Waits… Sans oublier Jack Lemmon, auteur d’un fabuleux monologue. Rien d’étonnant à ce que l’ensemble des acteurs ait reçu un Golden Globe spécial.
Grâce surtout à Luck, trust and ketchup (où intervient notamment la veuve de Raymond Carver), les bonus se montrent aussi à la hauteur du film. Par différentes interviews et un portrait-documentaire (qui figure déjà sur l’édition DVD de Gosford Park) ce deuxième DVD permet d’en apprendre plus sur ce sacré Robert Altman, sur ses méthodes de travail appréciées des comédiens. Et de goûter à l’humour d’un réalisateur prolifique (une trentaine de longs métrages depuis la fin des années 1970), parfois inégal, mais qui atteint ici un sommet.

Short cuts, de Robert Altman, avec Tim Robbins, Andie MacDowell, Julianne Moore, Chris Penn et Tom Waits. Wild Side

Eric Bulliard
21 octobre 2004

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