Le hip-hop est mort, assassiné par le goût du lucre, le manque d’imagination, la médiocrité… Dans son huitième opus depuis le cultissime Illmatic (1994), Nas pose un constat glaçant sur l’état du rap américain. De forme d’art, de manière pour le ghetto de s’exprimer, il s’est mué en une vaste foire commerciale où «tout le monde sonne pareil», se lamente-t-il (Hip Hop is dead).
Si le hip-hop est mort, qui donc l’a tué? Au banc des accusés, stations de radio et maisons de disques figurent en bonne place. Les secondes ne sont plus prêtes à publier des albums que les premières ne diffuseraient pas… Mais sont coupables, surtout, ces MC prétentieux et dépourvus de talent, qui ne voient dans le hip-hop formaté «dancefloors» qu’un moyen facile de satisfaire leur appétit de dollars!
«Une ville fantôme»
Comme une civilisation en déclin, le rap US – cette «ville fantôme» – est incapable de se souvenir de sa propre histoire, déplore Nas. Et de demander où sont passés les Redhead Kingpin, Tim Dog, Positive K, Father MC (Where are they now, sur un sample de James Brown, qui d’autre!)… Tous ces pionniers oubliés, de la génération actuelle comme de l’industrie! Ces légendes de l’âge d’or dont il est tout simplement impossible, aujourd’hui, de se procurer le moindre titre! Résultat: les MC nouveaux venus font montre d’une inculture – et d’un irrespect – des plus crasses…
Nas n’est cependant pas étranger à cet assassinat qu’il dénonce. Ses succès commerciaux – douze millions d’albums vendus! – et son immense notoriété n’ont-ils pas fait miroiter la promesse de jours meilleurs à des milliers de jeunes Noirs du ghetto? Ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, se la pètent – ou rêvent encore, à l’ombre de leurs blocs, de se la péter – devant la piscine de leur villa grand luxe, se gavant de Moët et de Courvoisier, entourés de troupeaux de bimbos en chaleur… Oui, Nas a participé à la mise en bière du rap américain. Il en est bien conscient.
Hip Hop is dead peut apparaître, sous cet éclaira-ge, comme une tentative de rachat du«roi de New York». Une tentative plus que convaincante, tant Nas fait montre – en seize plages, certes pas toutes égales – d’une intensité et d’une intelligence rares…
L’ambition première de cet album choc – très brutal dans le texte – est d’amener l’auditeur à reconsidérer ses conceptions du hip-hop et des «artistes» qui le dominent actuellement. De quoi donner du grain à moudre à toute une génération de jeunes loups aux dents longues, à l’image de Young Jeezy, qui a attaqué Nas sitôt Hip Hop is dead sorti!
Nas le sauveur
Affirmer que le hip-hop est mort, en se posant comme la solution miracle pour le ressusciter, est par ailleurs
un moyen pour le MC du Queensbridge de tenter de reconquérir un public peu convaincu par son pourtant très bon Street’s Disciple. Ce que l’on ne peut que souhaiter, tant cet album est déjà incontournable.
On retiendra en priorité ces deux chefs-d’œuvre que sont Can’t forget about you – où Will.I.Am sample magnifiquement Unforgettable de Nat King Cole – et Still dreaming, une production de Kanye West. Pour Hustlers, un autre grand moment de l’album, un Dr. Dre impérial trône à la console, alors que The Game fait une apparition remarquable de puissance. Mentions encore pour Black Republican – qui réunit Nas et l’ancien frère ennemi Jay-Z sur un très bon sample de Marcia Religiosa, tiré du Parrain 2 – et le somptueux spoken word, Hope, qui clôt l’album en beauté.
On est par contre moins emballé par des titres comme Blunt Ashes ou le bizarre –
expérimental presque – Who Killed it?
En proclamant le décès d’un rap abandonné aux boutiquiers et aux incultes, Nas appelle à la révolte. Et prouve de manière magistrale avec ce disque passionné qu’il n’est pas là pour enterrer son art. Oui, il y a encore de l’espace pour la créativité et l’intelligence, pour l’amour de cette culture.
Le hip-hop est mort, vive le hip-hop!?.
Nas,
Hip Hop is dead,
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