CULTURE

David Collin

L’intimité par la littérature

Mêler autobiographie et exigence littéraire, émotion et réflexion: c’est l’équilibre qu’a atteint David Collin dans son premier roman, Train fantôme. Né en France, installé à Fribourg, il a fouillé son histoire personnelle avec pudeur, se lançant dans des interrogations autour de la figure du père, des pères, sans jamais perdre de vue la littérature. Rencontre.


David Collin: «Je n’avais pas juste envie de raconter ma vie, mais de partir de mon expérience, du fait d’avoir eu plusieurs figures de père»


Sur la couverture, le mot roman figure en bonne place. A la lecture non plus, il n’y a aucun doute: par le style, parfois proche de la poésie en prose, par le souci du mot juste, par la construction, il s’agit bien de littérature, et non pas d’un de ces déballages impudiques à la mode depuis quelques années. Train fantôme, remarquable premier roman de David Collin – publié aux prestigieuses Editions du Seuil – reste toutefois «teinté d’autobiographie», comme il le dit lui-même.
Né en France en 1968, installé à Fribourg, où il a effectué ses études et où il participe de longue date à la vie culturelle, David Collin a en effet puisé dans sa propre histoire. Pour marier, avec tact et un bel équilibre, vécu personnel, émotion et exigence littéraire.
Au cœur de Train fantôme: la quête du père. Des pères, plutôt. Le premier reste inconnu, malgré quelques bribes de pistes qui mènent «très loin, entre l’Inde et le Pakistan». Le deuxième, lui, «s’est annoncé deux fois: au moment où les mots permettaient de le dire, de dire enfin “pa-pa”». Et une seconde fois, «à l’heure de son retour», plus de vingt ans après «le fracas sinistre d’un divorce». C’est à la suite de cette sé-paration que David Collin, 12 ans à l’époque, apprend qu’il n’est pas son «vrai père», comme on dit. Il y a encore un troisième, «un père d’interim: il s’éloigne de moi à la vitesse d’une comète obscure, et devient peu à peu un nouvel inconnu».

L’écriture d’abord
David Collin insiste sur un fait: il a découvert le goût de l’écriture bien avant de se pencher sur sa propre histoire. D’ailleurs, il a, avant ce premier livre, publié des articles dans des revues littéraires et participé à des ouvrages collectifs, dont Par-dessus l’épaule de Théodore, avec le photographe Jean-Luc Cramatte. «Cette question du père, précise-t-il, m’a surtout travaillé depuis la naissance de mon premier enfant.»
Une étape et des interrogations qu’il évoque dans Train fantôme: «En devenant père à mon tour, j’héritai d’un mot, je retournai la vie en endossant le costume d’un personnage de père réinventé au jour le jour, par obligation, par nécessité.» C’était au début de 1997. Huit mois plus tard, son grand-père se donne la mort, «proximité du pire et du meilleur». Un troisième élément déclencheur survient en 2003 avec le retour, dans «la valse des pères», de celui dont il porte le nom.

Etonnant voyage
Si David Collin s’est décidé à écrire autour de ces figures paternelles, c’est aussi à la suite d’échanges avec J.-B. Pontalis. Devenu un ami, l’écrivain et psychanalyste l’a encouragé à faire un livre de ses interrogations. Au départ, David Collin envisage un essai ou un récit réflexif. Avant de pencher franchement pour «un objet littéraire», comme il le qualifie lui-même. «Je n’avais pas juste envie de raconter ma vie, mais de partir de mon expérience, du fait d’avoir eu plusieurs figures de père, pour dénouer ce qui s’était joué là.» Et de parler, avec pudeur, d’une histoire intime où chacun peut retrouver ses propres interrogations, sans toucher au privé, «qui n’intéresserait que moi».
Comme en écho aux incertitudes, à cette quête d’ombres, David Collin a situé son roman entre rêve et réalité, dans une forme d’onirisme, sans pour autant perdre de vue la précision des mots ni l’émotion. «Creuser la question de l’intime, de ce qui se déroule en nous, c’est de l’ordre de la perception et cela passe par la question du rêve éveillé», explique-t-il. Du coup, le roman prend la forme d’un voyage étonnant. Le train y occupe une place centrale, cet entre-deux où l’on se retrouve avec soi-même. «J’écris souvent dans les wagons-restaurants, explique David Collin. C’est un lieu calme, comme détaché de la quotidienneté. Et les voyages sont importants pour moi.»

Une quête par les mots
En Suisse depuis 1980, aujourd’hui producteur et réalisateur sur Espace 2, après des études littéraires, David Collin lie sa quête de père(s) à la littérature, aux livres, à l’écriture. Par des citations, des références, jamais pesantes. On croise aussi bien Borges, Perros que Jean Roudaut écrivain et ancien professeur à l’Université de Fribourg. «Une rencontre importante», assure-t-il. Une manière aussi de «s’insérer dans une filiation autre, littéraire». De tisser des liens, encore, de dénouer des racines. Et cette recherche passe par les mots, par les relations qui naissent entre écriture, création littéraire et quête des pères: «S’écrire dans les espaces fantômes de ses anciennes vies, c’est visiter l’indéfinissable, ce lieu sans père qui hante les blancs d’une page.»

David Collin, Train fantôme, Seuil

Eric Bulliard
22 mars 2007

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