Pourquoi ce concept d’album double?
Très vite, quand les chansons se sont mises les unes à côté des autres, j’ai aimé le paradoxe du vainqueur jaloux. Je trouvais ça marrant comme titre: comment peut-on être jaloux si on est vainqueur ou vainqueur si on est jaloux? J’ai eu l’idée de faire un album double, c’est-à-dire non pas avec deux CD, mais avec un double contenu. La face Vainqueur se trouve sur le CD et la face Jaloux sur le net. C’est une idée qui ne peut venir que d’un artiste et pas d’une major: mon propos, c’est de partager plus de chansons. Les gens qui achètent le CD, au prix d’un simple, ont onze titres et ont le droit d’en télécharger onze autres sur internet.
– N’est-ce pas une manière d’avouer que le net est incontournable et donc que l’on se dirige vers la fin du CD?
Au contraire, je pose la question: êtes-vous certain que l’avenir de la musique est dans la dématérialisation? Je ne crois pas et je pense qu’il n’est pas honnête de faire payer des gens pour la musique sur le net. Les maisons de disques sont en attente de proposer un nouveau support. Pour l’instant, elles n’ont pas d’autres idées, donc elles essaient de tout faire passer en droits. Mon propos est de revaloriser l’objet. A part pour mes chansons en travail, je n’ai pas de disques gravés chez moi, mais des vinyles, des cassettes originales… Même si on va vivre avec le numérique en permanence, le plaisir d’être en connection avec des objets, avec des disques qu’on aime, des visuels, des pochettes, reste nécessaire. Déjà, du vinyle au CD, on a perdu une grande dimension artistique.
– L’album paraît plus grave, plus sombre, avec moins de folie…
Il y a des choses complètement dingues, mais c’est vrai que le ton général est plus rock, plus pop, plus accessible aussi, et parfois plus sombre dans l’écriture. C’est dû à ce que j’ai vécu ces trois dernières années, dont la mort d’un père que je n’ai pas connu. La pitoyable histoire de Mister Kaillasse et Poverty y font référence. D’ailleurs, le sax sur Poverty, c’est l’instrument de mon père. Il y a aussi eu la disparition de ma grand-mère: je me suis retrouvé à hériter de sa maison dans laquelle j’ai grandi, en Tunisie. Ça fait bizarre… Au fil des voyages, j’ai nourri des réflexions et une espèce de noirceur s’est transmise dans la musique.
Je veux rester honnête et
libre, ne pas refouler les sentiments quand j’écris des chansons. Ici, elles parlent de solitude, de séparation, de mort… Mais il y a plus morbide que moi! Je suis toujours pareil: je ne supporte pas l’idée d’être dans le triste, donc j’ai rebondi avec Bye bye, ou d’autres chansons qui s’amusent. J’avais des trucs electro délirants de dix minutes. Je les ai mis de côté et je prépare une BD avec un CD: ce sera la face Coupable, parce que je me suis senti coupable d’enlever ces titres décalés, fantaisistes.
– Pour rester libre, était-il indispensable de créer votre propre maison de production?
Aucune maison de disques ne me laisse ma liberté. On aurait vu peut-être 40% des chansons telles qu’elles sont là.
Elles auraient été formatées
différemment. Si c’est pour ne pas pouvoir me regarder dans la glace après…
– Est-ce que cela signifie que cet album-là vous correspond plus que les précédents qui étaient réalisés avec une maison de disques?
Non: pour le premier, j’ai fait ce que je voulais. L’équipe avec qui je travaillais croyait en moi, mais ça change tellement vite dans les maisons de disques… Ces gens sont partis et j’ai préféré bouger plutôt que travailler avec des personnes qui voulaient me modeler. Pour En plein vol, aussi, j’ai fait ce que je ressentais. Celui-ci est autant libre, mais plus structuré. Certains parlent d’album de la maturité: ça m’amuse, mais c’est peut-être une réalité. Pour la première fois, je me suis imposé l’idée de faire un album cohérent. A l’époque, j’ai joué la provoc à deux balles, qui est aujourd’hui à la mode: quand je vois Katerine qui fait «je monte le son», je trouve ça génial, mais ça me fait rigoler… Et je ne veux pas me caricaturer moi-même: maintenant que d’autres le font, je passe à autre chose.
– Mais vous restez éclectique et défiez toutes les étiquettes…
Maintenant, j’ai l’étiquette Miro! A force de ne pas être dans des cases, tu finis par être celui qui n’est pas dans la case des autres, ce qui en est aussi une. Quelqu’un m’a dit: «Dès les premiers accords
de Mes textes de Baudelaire on sait que c’est toi…» Alors que c’est juste mi-sol… Tout le monde peut jouer ça! Il touchait là un truc qui me dépasse: sur deux premiers accords, chacun peut écrire différentes chansons.
– On vous a connu avec des concerts en solo: est-ce une formule que vous allez reprendre?
J’apprécie de jouer seul, mais je n’ai pas envie de
cultiver ma solitude. Aujourd’hui, nous sommes dans une formule à trois, un power trio avec deux guitares et une batterie, sans basse. De plus, Nils Incandela projette de la vidéo sur nous, pour un spectacle visuel. Le vrai côté ludique, c’est ce spectacle. Mes effets de voix, mes pédales et mes délires à la guitare, me sont propres et, sur scène, je continue à élever la voix. Je redeviens funky!
– En créant le label Chromatic, est-ce que vous avez aussi l’intention de produire d’autres artistes?
Je me suis beaucoup mouillé pour cet album. On a monté ce label,
j’ai mon studio… Maintenant, des gens viennent me voir avec des projets intéressants, mais je
ne peux pas encore les produire. J’aimerais bien. Pour cela, il faut que ce disque se vende. Je ne souhaite pas me retrouver comme un médiateur entre artistes et maisons de disques. Je ne veux pas les produire, gagner de l’argent sur leur dos, mais les aider à être indépendants. Même si je vois au quotidien à quel point c’est plus difficile sans maison de disques, à cause de la pression des majors sur les promos, sur les radios, sur les playlists…
Miro, Le vainqueur jaloux,
Disques Office.
En concert à Nyon, l’Usine à Gaz, ce samedi 31 mars;
Bulle, Ebullition, vendredi 27 avril
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