CULTURE

René Char

Les Vertiges infinis de la poésie

Pour le centenaire de la naissance de René Char (1907-1988), hommages et publications se multiplient. C’est que l’auteur des Feuillets d’Hypnos, ancien surréaliste et résistant, occupe une place de choix dans la littérature du XXe siècle. Célébré de son vivant, il connaît aussi nombre de détracteurs. A la splendeur des vers répond un hermétisme que d’aucuns jugent gratuit.


Lire René Char, c’est à la fois goûter au simple plaisir des mots et plonger dans des abîmes de réflexion (photo L. Monier)

 

Dans la poésie du XXe siècle, il occupe une place à part. Peu de poètes auront été aussi reconnus et célébrés de leur vivant: René Char, disparu en 1988, a même eu le rare privilège d’entrer dans La Pléiade plusieurs années avant sa mort, comme Saint-John Perse et quelques autres. Mais l’auteur des Feuillets d’Hypnos compte aujourd’hui autant d’admirateurs que de détracteurs, qui raillent volontiers un hermétisme parfois jugé stérile. En France, comme pour confirmer sa place de poète officiel, les commémorations vont se multiplier: centenaire de sa naissance (le 14 juin), 2007 a été décrétée année René Char.
Il y a un côté géant, colossal chez René Char. Sa poésie comme sa vie mêlent puissance démesurée (ses colères sont restées célèbres) et délicatesse. Sa vie d’homme et de poète ne pouvait rester en marge du temps et de ses mouvements. Char participa ainsi à l’aventure surréaliste, entre 1929 et 1934, publiant notamment Ralentir travaux avec Aragon et Eluard. Mais celui que Saint-John Perse a décrit comme «seul et sans maître» devait être trop épris de liberté pour admettre longtemps les contraintes du mouvement. Il en gardera toutefois des traces, dans sa façon de modeler le langage, par exemple.
La liberté, pour René Char, ce fut aussi un combat, la participation active à la Résistance, sous le nom de Capitaine Alexandre, dans sa région du Vaucluse – il est né et a passé l’essentiel de son existence à L’Isle-sur-la-Sorgue. Anecdote biographique? Pas tout à fait. S’il ne publie rien (volontairement) durant la guerre, il tient un carnet de notes, de pensées, d’ébauches de poèmes, qui deviendra les Feuillets d’Hypnos. Ancrés dans cette période tourmentée, avec nombre d’anecdotes vécues dans la clandestinité, ces fragments poétiques deviendront le pivot de l’art de René Char. Et se révèlent caractéristiques de sa manière: des éclats éblouissants, une densité, un hermétisme qui n’occultent pas la grandeur. «La lucidité est la blessure la plus proche du soleil», écrit-il par exemple dans une de ses notes les plus fameuses.
Toute l’œuvre de René Char est ainsi parcourue de fulgurances. Loin des poètes du quotidien, il est celui des métaphores alambiquées, du langage obscur, libéré, grandiose. Il mêle volontiers l’abstrait et le concret, par les références à sa vie, à sa région, à la terre: «L’espadrille foulant l’herbe, cédez-lui le pas du chemin.»

La hauteur consciente
Lire René Char, c’est découvrir le bonheur, parfois gratuit, des mots, d’une beauté consciente de sa hauteur. C’est se gorger de vers étranges, qui permettent aussi bien de plonger dans des vertiges infinis, des abîmes de réflexion que de savourer le simple plaisir du langage: «Les cendres du froid sont dans le feu qui chante le refus»; «le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir»…
Dans ses proses poétiques aussi, la langue de René Char se fait dense, intense, brise les habitudes tranquilles. Une langue entre Fureur et mystère, pour reprendre le titre d’un de ses principaux ouvrages. «Nous étions exacts dans l’exceptionnel qui seul sait se soustraire au caractère alternatif du mystère de vivre», écrit-il par exemple dans le recueil Seuls demeurent.

«Je parle de si loin…»
Par ses difficultés, par sa superbe, René Char est ainsi peu à peu devenu le poète qu’il est de bon ton de citer sans le comprendre, voire sans l’avoir lu. Ou, à l’inverse, celui que l’on stigmatise pour son hermétisme, son aisance langagière qui touche au verbiage, à la facilité. A l’exemple de François Crouzet, auteur en 1992 de Contre René Char. Sans oublier que le poète a souvent été (mal) imité, par des faiseurs qui n’avaient ni sa puissance, ni ses éclats géniaux. Parce que même si l’on n’est pas sûr de bien comprendre tel ou tel vers, comment ne pas admirer un jaillissement comme: «C’est quand tu es ivre de chagrin que tu n’as plus du chagrin que le cristal» (Feuillets d’Hypnos)?
Outre les manifestations, expositions, colloques prévus cette année, différentes publications marquent ce centenaire. Dont un DVD, avec trois documentaires, et un très beau livre Pays de René Char, par Marie-Claude Char, veuve du poète (chez Flammarion).
Face à la difficulté de cette poésie, il faut aussi souligner la parution, en collection Folio, de Poèmes en archipel. Cette anthologie – ce «recueil accompagné» comme l’écrit Pascal Clavel dans l’avant-propos – permet de se lancer sans crainte sur les traces de ce poète exigeant et, au fond, assez fascinant. Un poète qui, dans une de ses formules caractéristiques, se montrait à la fois modeste et conscient de sa grandeur (toujours dans Feuillets d’Hypnos): «Comment m’entendez-vous? Je parle de si loin…»

Poèmes en archipel, Anthologie de textes de René Char, Gallimard/Folio

 

Eric Bulliard
26 avril 2007

Une I Editorial I Veveyse/Glâne I Fribourg I Sports

Droits de reproduction et de diffusion réservés © La Gruyère 2003 – Usage strictement personnel

w