Kris
et Davodeau
A la recherche du film perdu

«Un
homme est mort qui navait pour défense que ses bras ouverts
à la vie. Un homme est mort qui navait dautre route
que celle où lon hait les fusils
» Paul Eluard
avait écrit ce poème en hommage à un ami résistant.
Quelques années plus tard, René Vautier, cinéaste
syndicaliste militant, la repris pour illustrer un film muet tourné
en 1950, après la mort dun manifestant tué par les
forces de lordre dune balle dans la tête.
Détruit par la guerre, Brest est alors en reconstruction. Mais
aussi en pleine confrontation sociale: manifestations, grèves,
les ouvriers demandent des salaires plus justes. René Vautier arrive
le lendemain de la tragédie, le 18 avril. Cest un homme recherché
qui débarque sur les côtes françaises, à cause
de son film précédent Afrique 50 qui exposait
la violence de la colonisation loin des discours officiels édifiants.
Les responsables syndicaux lui demandent de ramener un maximum dimages
des actions et de la solidarité ouvrière, mais aussi de
la mort du militant.
Avec deux aides, il parcourra les chantiers et enregistrera les hommes
et les femmes engagés dans la lutte. Sans son, le magnétophone
ayant refusé de fonctionner. Pour combler le silence, René
Vautier plaquera sur ses images le poème de Paul Eluard et les
projettera sur les piquets de grève. Jusquà lusure
complète de la pellicule qui sera détruite lors dune
ultime projection. Aucune image na survécu. Lhistoire
fut même oubliée, jusquau projet de Kris et Davodeau
de faire revivre le film en racontant en bande dessinée sa genèse
et sa disparition.
Quatre
ans defforts
Louvrage réclamera quatre années de travail. Kris
va réunir une montagne dinformations sur ce film disparu.
Quatre années pour redonner vie non seulement à lhistoire
de René Vautier, mais aussi au mouvement ouvrier brestois de cette
période. Mis en images par Etienne Davodeau, habitué de
la bande dessinée engagée et à qui lon doit
déjà Les mauvaises gens et Rural!, Un homme est mort raconte
donc lhistoire de ce tournage.
En sus de la bande dessinée, le livre propose un dossier complémentaire
extrêmement bien documenté. Photos, témoignages et
analyses font revivre le Brest dalors, en pleine reconstruction.
On y trouve également lhistoire de cette bande dessinée,
de ses origines familiales (le grand-père de Kris était
militant communiste et CGT à Brest) et de sa réalisation,
ainsi que quelques mots sur le cinéma engagé et sur René
Vautier. Un homme est mort est le fruit dune démarche audacieuse
et démontre, sil le fallait encore, la capacité du
9e art à aborder les sujets politiques avec intelligence et précision.
Et aussi, plus simplement, à faire uvre de mémoire.
Revivre
la lutte
Avec force, simplicité et pudeur, sans noyer le récit sous
les dialogues, nhésitant pas à montrer lémotion
et à faire parler les silences, Kris et Davodeau réussissent
le tour de force de mêler documentaire, reconstitution historique
et émotions. De par sa nature, le récit porte parfois les
traces lourdes de la propagande de lépoque et on peut lui
reprocher un certain angélisme, mais il rend surtout état
de la vie ouvrière, de son exploitation, de sa solidarité
et des espoirs qui pouvaient la porter durant ces années de laprès-guerre.
Il redonne surtout la parole au passé et entoure les mots dEluard
dun nouvel écrin: «Un homme est mort qui continue la
lutte contre la mort, contre loubli»
Kris
et Etienne Davodeau, Un homme est mort, Futuropolis
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Romain
Meyer
14
décembre 2006
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