Chris Ware
L’envol du temps suspendu

Avec la parution, plusieurs fois retardée, des «aventures» de Jimmy Corrigan, le public francophone peut enfin prendre connaissance d’une des œuvres les plus originales et les plus abouties que le 9e art indépendant américain ait jamais produites. Une plongée dans le monde «semi-biographique» du génie saisonnier Chris Ware.

Distillées au gré des arrivages saisonniers des ACME Novelty Library, les «non-aventures» de Jimmy Corrigan, «l’enfant le plus futé du monde», viennent d’être réunies en un seul et imposant volume (relativement onéreux) et traduites en français. Son créateur, Chris Ware, recueille ainsi en Europe une reconnaissance méritée, tant pour son travail sur le fond que sur la forme.

Retour sur soi
Jimmy Corrigan a 36 ans. Il est né d’une mère omniprésente et d’un père ayant depuis longtemps quitté le domicile conjugal. Toute l’histoire de ce roman graphique tourne autour de la rencontre du «héros» avec ce père irresponsable, avec une sœur et un grand-père inconnus.
Jimmy Corrigan est un handicapé de la vie: ridiculisé au bureau, timide maladif, il se retrouve perdu au milieu du plus complet dysfonctionnement familial, incapable de communiquer, incapable de vivre. Si Jimmy navigue entre rêve, espoirs et réalité, Chris Ware mélange au récit de base d’autres histoires qui «expliquent» la situation présente, que ce soit dans la vie du personnage principal ou dans le décor de son présent. Ce qui amène des flash-back parfois déconcertants.
Le temps est le fil conducteur de l’histoire. Le temps qui a séparé les hommes et les empêche de se «rencontrer». Le temps qui surgit presque à chaque planche pour rappeler le passé, l’enfance, ce rêve éveillé. Mais aussi pour montrer d’autres existences, dont celle troublée de son grand-père. Le récit devient alors un yo-yo entre ces sous-tragédies, un jeu qui permet de comprendre le présent.

Le sens du temps
Et Chris Ware a l’art de rallonger les secondes. Là où beaucoup utiliseraient simplement deux images pour simuler une action, il en utilise trois, quatre, cinq. Il prolonge l’instant qu’il suspend en même temps et le remplit de sens. L’auteur maîtrise aussi l’art du détail symbolique – par exemple la disparition, d’une case à l’autre, d’un oiseau sur une branche, pour montrer le passage de la guerre. Autre utilisation savamment orchestrée par Chris Ware, celle de la «gouttière». Ce «vide» qui sépare deux cases, espace primordial pour la construction narrative d’une BD, et qui représente par l’absence le temps qui passe entre deux actions. Temps plus ou moins long – mais toujours dynamique – qui peut être autant des heures que des secondes, et durant lequel seul parfois un détail change. Ware remplit cette gouttière du temps que prend une émotion pour étreindre le héros, du temps que prend un rêve pour remplacer la réalité. Quitte à y perdre un lecteur inattentif.
Car Jimmy Corrigan rêve à ce qui aurait dû se passer. Il se revoit enfant, à l’âge où sont nées ses incompréhensions et ses questions sur ce père fantasque. Il s’imagine en robot, en superhéros, à la fois distant du monde et son sauveur. Une similitude de situation – un nez qui saigne – suffit alors pour le faire repartir dans son enfance. Jimmy Corrigan, c’est un peu la madeleine de Proust en bande dessinée.
A côté de ses personnages aliénés de la vie comme ils le sont l’un de l’autre et de leur environnement, Chris Ware dessine un monde propre. Avec de grands aplats de couleur, sans dégradés, à l’architecture spectaculaire et quelque peu «nostalgique» d’une vision des années 1950. Un monde largement ouvert, à la fois rempli d’espaces et cependant droit, rectiligne, ordré. Comme si la forme était en opposition au contenu. Une ambivalence qui amplifie la perception des personnages.

Jeu de piste
L’Américain pousse aussi l’utilisation du langage BD dans ses retranchements visuels et narratifs. Il montre que ce langage n’est pas forcément une «simple» alignée d’images, mais peut aussi prendre l’aspect d’un jeu de piste.
Tout en y mêlant des découpages et un humour décalé, qui se cache dans les endroits les plus insoupçonnables du livre. Il faut tout lire chez Ware, même la notice de publication… Bref, un monument.

Chris Ware,
Jimmy Corrigan,the smartest kid on earth, Delcourt

Romain Meyer
6 février 2003

Les éditeurs:
Albin Michel I Casterman I Dargaud I Delcourt I
Gallimard
I Fluide Glacial I Glénat
Le Lombard I Les Humanoïdes associés I
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