Dadaptation
en écriture

La
bande dessinée est par nature un terreau propice à l'expérimentation
de nouvelles techniques graphiques et scénaristiques. Elle ne saurait
donc être réduite à un genre figé, imperméable.
Si elle alimente parfois l'industrie cinématographique, elle se
nourrit à son tour de procédés descriptifs et narratifs
d'autres formes artistiques.
L'apport du cinéma (travelling, plans larges), de l'architecture
(perspectives, volumes), de la peinture ou de la littérature est
ainsi particulièrement tangible chez certains auteurs. Hermann,
Bilal ou encore Schuitten, se distinguent par leurs recherches graphiques
ou leur talent d'illustrateur. Tardi nous a par ailleurs gratifiés
de superbes rééditions de l'uvre de Céline.
L'adaptation
Cette polyvalence a tout naturellement débouché sur
diverses adaptations d'uvres romanesques qui fleurissent dans les
bacs des libraires depuis quelques mois. Et c'est ici que l'élasticité
de la bande dessinée est la plus problématique. Illustrer
un classique est une chose, l'adapter en est une autre. Privé de
support visuel, le dessinateur doit s'en remettre entièrement à
sa sensibilité, ce qui peut se révéler très
délicat. Ainsi, la retranscription maniaque de Victor Hugo que
nous proposent Achdé et Stalner se trouve appesantie par un foisonnement
de détails qui privent La Esmeralda (Glénat) de véritable
rythme.
Manara, lui, s'est attaché à l'adaptation de L'âne
d'or d'Apulée (La Métamorphose de Lucius, Humanoïdes
Associés). Du classique latin n'ont été retenus que
les épisodes les plus grivois, au détriment des considérations
philosophiques qui sont le centre du texte d'Apulée. Quant à
Heuet (A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Delcourt), sa vision bédéistique
de Proust se réduit à un simple travail d'illustration et
de citation du texte original, procédé plutôt indigeste
qui occulte des graphismes pourtant assez réussis.
Vers la réécriture
Fernando De Felipe semble avoir trouvé une démarche
plus satisfaisante à travers L'Homme qui rit (Glénat), adaptation
de l'uvre éponyme de Victor Hugo. Si la trame d'origine est
respectée, De Felipe fait la part belle aux atmosphères
et aux sensibilités plutôt qu'à la description formelle
de l'uvre littéraire. En fait, il s'agit plus d'une réécriture
que d'une adaptation, la bande dessinée devenant une uvre
à part entière au même titre que le roman de Victor
Hugo.
Le rapport de force tombe dès lors en désuétude puisque
L'Homme qui rit de De Felipe accède au statut d'uvre bédéistique
plutôt qu'à celui de simple adaptation imagée. Druillet
dans son mémorable Salammbô et plus récemment Rabaté
à travers la Russie d'Alexis Tolstoï avaient déjà
opté pour une démarche similaire.
Un nouveau genre?
Les critères de jugement restent cependant extrêmement
flous et subjectifs. Entre adaptation et réécriture, Tardi
et Pennac ont opté pour l'écriture. Après la retranscription
de Léo Malet et de Daeninckx, l'idée d'une coécriture
semblait s'imposer pour Tardi. Pourtant La débauche (Gallimard),
virulente dénonciation d'un libéralisme économique
outrancier et des licenciements sauvages, devait originellement voir le
jour sous la plume d'un Pennac essayiste. Mais la vieille complicité
des deux compères allait faire pencher la balance dans le sens
d'un polar de 70 planches illustrées.
L'accouchement ne se fit pas sans douleur, Pennac retouchant sa prose
pour l'adapter au format BD, Tardi mettant en scène un univers
contemporain et bariolé auquel il avait été jusque-là
plutôt étranger. Le résultat est cependant admirable
et La débauche ne lèse aucun des deux partis puisqu'elle
est le fruit d'une étroite collaboration entre l'écrivain
et le dessinateur. Ainsi, le style direct et incisif des dialogues nous
renvoie systématiquement à la verve de Benjamin Malaussène.
Quant aux inconditionnels de Tardi, ils seront peut-être surpris
de ce Paris moderne et bigarré, mais ils y retrouveront néanmoins
le charme dérangeant du trait et de la mise en scène qui
a fait le succès du créateur d'Adèle Blanc-Sec. Entre
bande dessinée et roman, entre roman et bande dessinée,
La débauche marque peut-être l'avènement d'une nouvelle
forme artistique à laquelle il faudra sans doute trouver une nouvelle
dénomination.
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Vincent
Lüthi
26
février 2000
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