Mangas
Papier Japon à consommer

Peu nombreux sont les amateurs de BD qui n’ont jamais eu entre les doigts ces gros recueils noir et blanc d’images frénétiques s’étalant sur un papier discutable et brochés à la va-vite. Qu’on les exècre ou qu’on les porte aux nues, ils font couler beaucoup d’encre. On les appelle communément «mangas».
Forme d’expression graphique condensée, le manga apparaît au début du XIXe siècle sous la plume d’un certain Katsuhika Hokusaï. Mais c’est dans l’immédiat après-guerre qu’il s’impose vraiment, en réaction à la déferlante des «comics» américains. Le «manga» ou littéralement «image (man) dérisoire (ga)» devient alors un véritable produit de grande consommation: on se les procure dans les kiosques de gare, on les dévore dans le train et on les jette à la station suivante dans des bacs spécialement conçus à cet effet. Le manga ne se collectionne pas: il se consomme, ce qui explique cette impression d’approximation et d’à-peu-près.

L’échec européen
En 1989, Jacques Glénat, convaincu qu’il existe un public manga en France, publie les premiers tomes d’Akira, série culte dans l’Empire du Soleil levant. Ce n’est qu’un demi-succès. On lui reproche une violence exacerbée ou une mise en page qui s’apparente davantage à un story-board. Les Européens, ancrés dans une culture franco-belge, boudent cette nouvelle forme d’expression souvent amalgamée à tort aux cartoons bêtifiants diffusés sur le tube cathodique. Glénat rectifie alors le tir en colorisant les épisodes d’Akira et en réduisant le nombre de pages. L’européanisation s’avère payante, mais les efforts consentis ont été énormes, car l’adaptation d’un manga ne s’arrête pas à une simple traduction. Un travail de fourmi, ce d’autant qu’au Japon, un manga se lit, certes de gauche à droite, mais de la dernière à la première page!
Le phénomène intéresse bien vite d’autres éditeurs comme Castermann, Dargaud, Tonkam ou J’ai Lu. Les défenseurs de la «bonne» BD et les garants des bonnes mœurs montent alors au créneau: graphismes insignifiants, destructuration de la mise en page pour les uns, violence, pornographie voire incitation à la pédophilie (!) pour les autres. Le mensuel Lire titre même en 1996 «Faut-il brûler les mangas?»
Péniblement, le manga va se relever et panser ses blessures. De la violence et de l’érotisme, la BD franco-belge en véhicule également. Quant à la mise en page si décriée, elle lancera un véritable renouveau. Avec la série Gai-Jin, trois graphistes français réconcilient les deux écoles dans un métissage remarquable. Le dessinateur Baru est même couronné au festival d’Angoulême pour son Autoroute du soleil.

Le bon grain de l’ivraie
La polémique semble moins virulente aujourd'hui, peut-être signe de l’adoption du manga ou du style manga. Paradoxalement, les lecteurs doivent plus que jamais se montrer critiques: les centaines de titres qui paraissent chaque mois sont de qualité inégale. Ainsi, l’amateur de graphismes léchés et réalistes sera- t-il horrifié s’il pose le regard sur un «shônen», littérature boutonneuse au romantisme baveux. En revanche, Akira ne saurait le décevoir, pour autant qu’il oublie un instant les canons de la BD franco-belge.
On aime ou on n’aime pas, mais on ne reste jamais indifférent. C’est tout l’intérêt du manga.

Katsuhiro Otomo, Akira, Glénat

Vincent Lüthi
21 octobre 2000

Les éditeurs:
Albin Michel I Casterman I Dargaud I Delcourt I
Gallimard
I Fluide Glacial I Glénat
Le Lombard I Les Humanoïdes associés I
Soleil I Vents d'ouest
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