La
BD qui pue la mort
On
lappelle le neuvième art, bien quon la considère
souvent comme un simple divertissement. Sous le crayon de Daniel Hulet,
la bande dessinée se découvre une intention artistique
étonnante de profondeur et de lucidité. Avec «Immondys»,
les bulles deviennent chefs-duvre.
«Une
lumière ignorante
Capture lapparence sur mon effroi
Je suinte dun agglomérat de chairs grises et bouffies
Mais qui est je?» «Je est un autre», disait
Rimbaud dans un autre temps. Je est Daniel Hulet aujourdhui, auteur
ésotérique et marginal dImmondys, nouvelle révolution
de la bande dessinée. Bruxelles, dans un présent irréel.
Ange Goeman rentre du boulot avec un foutu mal aux dents. Dans sa boîte
à lettres, un bizarre objet métallique le nargue pour la
cinquième fois consécutive. A quoi peuvent bien servir ces
babioles? Bruxelles, dans un présent toujours aussi irréel.
Devant sa planche à dessin, Zita Blacha a le cerveau en forme de
cocotte-minute. Autour delle, le décor se met à dégouliner,
comme si une chaleur cosmique irradiait insensiblement sa cage descalier.
Le monde réel se dérobe sous les pieds de ces deux personnages,
que rien ne relie apparemment
sinon un paquet danalgésiques.
Il suffit de quelques planches pour se rendre compte que Le casse-tête
nest pas une simple bande dessinée, mais bien une uvre
cataclysmique et dérangeante qui repousse, à coup de boutoirs,
les limites du neuvième art.
Lucidité
ou pessimisme?
Dans son écrin carré, inhabituel dans la tradition euro-
péenne, Immondys bouscule toutes les règles établies.
Le scénario dabord. Dune complexité infinie,
il poignarde le lecteur dans ses attentes récitatives et le trimbale
dans les méandres de sa sombre inconscience. Pourtant, la vraie
substance du Casse-tête ne se trouve pas dans lhistoire, mais
bien dans les dessins de Hulet. Magmas de couleurs sanguines, évocations
mystiques et flamboyantes, les aquarelles déforment les cases au
point quelles ne tiennent plus dans les sacro-saints rectangles.
Proches des cauchemars de Giger, elles divulguent par le trait les ravages
subconscients qui traumatisent un à un les personnages. Franc-tireur
du crayon, Daniel Hulet brise les tabous et manipule des marionnettes.
Il chamboule la mise en page en inversant sans cesse le sens de lecture.
Condamné à réfléchir pour atteindre la case
suivante, le lecteur ne peut plus feuilleter lalbum sans se perdre.
Au-delà de leffet, cette perturbation narrative brise la
mécanique instinctive qui lamène à comprendre
que lui seul est le héros de lhistoire.
Le
pessimisme absolu
Créateur marginal et démoniaque, Daniel Hulet use de
son art comme dune thérapie dautiste. Franchement ésotérique,
il passe du pessimisme le plus absolu à la lucidité la plus
clairvoyante. Rarement bande dessinée aura été aussi
malodorante et emprise de profondeur. Depuis Immondys, la bande dessinée
pue la mort. A 55 ans passés, Daniel Hulet se pose en maître
de la bulle au même titre que Bilal ou Rabaté. Dessinateur
de la trilogie Létat morbide, dans les années 1980,
il poursuit sa quête existentielle du pourquoi. Abordant la BD comme
moyen dexulter, il en sublime les canons et saventure dans
des contrées avant-gardistes qui ouvriront de nouveaux espaces
à toute une génération de dessinateurs. On laura
compris, Immondys est à la bande dessinée ce que les Demoiselles
dAvignon sont à la peinture. La révolution dun
genre. Peut-être incomprise aujourdhui, elle se révélera
un jour comme un tournant dans lhistoire récente dun
art qui se cherche encore des chefs-duvre.
Daniel Hulet,
Immondys / Au-delà de limpossible, t. 1 - Le casse-tête,
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Christophe
Dutoit
7
septembre 2000
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