Will Eisner
Pétrir l’esprit et la matière


Les premières aventures du Spirit contiennent déjà des éléments moraux
et des essais graphiques que Will Eisner continuera à développer durant sa carrière

«Le monde est convaincu de la mort de Denny Colt… Il est en réalité le Spirit, célèbre justicier châtiant les criminels impunis. Ne recherchant nulle gloire, n’étant tenu par aucune convention, le Spirit aide en secret la police dans sa guerre éternelle contre le crime. Seul le commissaire Dolan connaît sa véritable identité…»
Le personnage est planté en quelques lignes. Le héros ressemble à tant d’autres nés dans les premières heures de la Seconde Guerre mondiale, dans ces années 1938-1945 qui marquent pour certains nostalgiques l’«âge d’or du comic book», celui des super-héros en tout cas. Pourtant le Spirit, s’il porte le masque, n’a rien de «super». Il n’est ni Batman, ni Superman. Pas de pouvoirs surhumains, de richesses infinies. Le Spirit n’est qu’un détective juste un peu spécial.

Si semblable, si différent
Ce personnage, a priori semblable à tant d’autres de l’époque, va néanmoins se forger un nom et, surtout, ancrer dans l’histoire de la BD celui de son créateur, Will Eisner. Et profiter de ne pas être diffusé en comic book – en fascicule vendu en kiosque – mais en supplément dominical de plusieurs journaux. L’audience est gigantesque et permet à Will Eisner de présenter des histoires plus «adultes», en particulier dès 1945, lorsqu’il revient à la série après trois ans passés sur le front.
La série va alors évoluer. D’aventures classiques de détective accompagné d’un pauvre enfant noir (Ebony White), le récit va devenir élément moral, théâtre de la condition humaine, rempli d’émotion et d’humour, témoin de la vie ordinaire. Le Spirit devient parfois simple prétexte au récit, s’effaçant par moments au profit de personnages secondaires, d’un héros «quotidien» tragique ou comique. La série s’ouvre également au fantastique et à la science-fiction.

La forme significative
Le fond va en se complexifiant, en s’approfondissant, tout comme la forme. Car Will Eisner est un chercheur perpétuel du langage de la bande dessinée, qui travaille sur les cadrages, les effets de perspective, les liens textes-images… Il approfondira la plupart des capacités du médium, étudiant aussi l’effet de l’image sur le lecteur et sur sa participation à l’émotion rendue du récit.
Des procédés et des techniques que l’auteur va notamment développer théoriquement dans deux ouvrages de référence (La bande dessinée, art séquentiel et Le récit graphique, narration et bande dessinée, publiés chez Vertige Graphic) et reprendre en créant le premier roman graphique (Un contrat avec Dieu), ainsi que dans ses récits suivants, souvent semi-autobiographiques.

Œuvre en construction
C’est donc une page d’histoire que permet de parcourir le récent Spirit (1er septembre 1940/ 29 décembre 1940). Dix-huit courtes «nouvelles» contant les débuts de ce héros. Placées sous la contrainte des délais de parution des journaux, ces premières histoires sont encore extrêmement simples, presque naïves. L’espace qui leur était réservé – sept pages – imposait un développement rapide de l’intrigue et donc des ellipses inhabituelles. Mais surtout, ces récits montrent l’évolution du trait de Will Eisner et les essais graphiques que ce dernier mettait alors en place. Avec toujours cette importance donnée au noir et blanc, la couleur étant pour l’auteur un élément perturbateur entre le dessin et l’esprit du lecteur.
A relire ces premières aventures du Spirit, il y a de cette émotion que l’on ressent en parcourant les premiers
Tintin. Celle de voir se développer devant nos yeux quelque chose d’immense et encore en devenir.

Will Eisner, Le Spirit (1er septembre 1940/ 29 décembre 1940), Soleil

Romain Meyer
27 mai 2003

Les éditeurs:
Albin Michel I Casterman I Dargaud I Delcourt I
Gallimard
I Fluide Glacial I Glénat
Le Lombard I Les Humanoïdes associés I
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