Classement des disques par rapports aux auteurs


Muriel Jolivet
Tokyo memories
Antipodes

Le Japon est l’un de ces pays qui réussit à remplir un imaginaire par sa seule évocation – en bien ou en mal. Et les clichés ont tendance à s’y allonger comme un nez de bois. Mais voilà, qu’est-ce qui s’avère? Qu’est-ce qui tient du phantasme? Ville tentaculaire qui s’exhibe en étages, Tokyo contient tous les possibles et réunit plus de 12 millions d’habitants (soit presque 14000 au kilomètre carré…). Autant d’histoires, de mémoires, de quotidiens.
Dans Tokyo memories, la sociologue française Muriel Jolivet (qui y vit depuis 1973) et ses élèves japonais ont suspendu quelques instantanés, le temps d’une humeur ou d’une petite réflexion. Ils dévoilent l’intimité d’un pays, riche de ses moments de béton, du banal enchaînement des couloirs du métro, de ses habitudes, du temps qui passe. Ce livre, c’est tout cela, un mélange de regards et surtout un enrichissant voyage derrière les façades.

RM / 14 juin 2007



Serge Joncour
QUE LA PAIX SOIT AVEC VOUS
Flammarion

Une solitude comme tant d’autres, dans ce drôle de début de siècle. Une nouvelle guerre débute en Irak, que le narrateur suit sur son écran télé. Alors que celle d’il y a soixante ans hante encore ce vieil immeuble du Marais, à Paris, et ses habitants. Voilà notre homme troublé par différents bruits, dans l’appartement voisin, qu’il croyait inhabité. Ou par les travaux de rénovation qui s’annoncent.
Au fil des rencontres, Serge Joncour crée un univers où règnent une inquiétude sourde, un monde de mélancolie et d’angoisse diffuse. Avec des va-et-vient entre cette vie intime, cette existence fermée sur elle-même et les remous de l’histoire, de l’actualité. Roman intense, Que la paix soit avec vous suit ainsi les pensées et les jours de cet esprit bousculé dans son apathie, où s’inscrit le désespoir d’aujourd’hui: «Une guerre, ça donnerait une cohérence à ce mélange de manque et d’amertume qu’est ma vie. Le chaos, c’est le bain rêvé des âmes noyées, enfin je me sentirais à ma place.»

EB / 31 août 2006



Grégory Jarry
L’OS DU GIGOT
Ego comme X

Etrange livre que cet Os du gigot de Grégory Jarry. Etrange parce que ce roman-photo mêle autobiographie et témoignages. Etrange aussi dans sa construction décousue et dans le dialogue qui s’instaure entre l’auteur-photographe et ses intervenants. Etrange enfin parce qu’il laisse parler les gens. Et invente un genre: la «photobiographie».
Après quelques pages autobiographiques d’un intérêt moindre, l’ouvrage prend son envol lorsque Grégory Jarry fait parler les personnes d’un certain âge. Les anecdotes se suivent alors, profilant une galerie de portraits ordinaires, forte d’authenticité. Et l’on sort de cet excellent ouvrage riche de ces rencontres, drôles et émouvantes, manipulé peut-être. Qu’importe! Si toute vérité vaut pour celui qui la dit, elle vaut aussi pour celui qui la croit.

RM / 9 décembre 2004



Jaurès
Rallumer tous les soleils
Omnibus

En abordant ce recueil de textes, l’interrogation de Jacques Brel s’impose à chaque ligne: «Pourquoi ont-ils tué Jaurès?» Oui, pourquoi? Tribun du socialisme et magnifique prosateur, humaniste profond, l’homme était aussi pacifiste et s’opposait à la Guerre de 1914… Voilà son erreur.
Présenté par Jean-Pierre Rioux, Rallumer tous les soleils, par son titre même, rappelle le côté utopiste de Jaurès, cette foi en l’homme qui va pourtant le trahir. En parcourant la formation intellectuelle et la vision politique – qui ne se contente pas d’être celle d’une gestion de la res publica – le recueil suit d’abord l’évolution d’une pensée en ébullition à l’écoute de sa société. Et son questionnement permanent est souvent encore actuel: sur Dieu, la laïcité, la liberté, la justice. Histoire de rappeler aussi que l’Etat ne doit pas se faire contre l’humble, contre l’autre, mais bien avec lui. Rien que pour cela, il faut «rallumer tous les soleils».
«Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître, pourquoi ont-ils tué Jaurès?»

RM / 4 mai 2006



Régis Jauffret
ASILES DE FOUS
Gallimard

C’est l’un des romans très attendus de la rentrée littéraire. Avec Asiles de fous, Régis Jauffret poursuit une œuvre sombre, désabusée, avec une langue dépouillée et d’une puissance folle. Auteur d’une douzaine de romans, dont les extraordinaires Clémence Picot, Univers, univers ou encore Histoire d’amour, il confirme surtout qu’il figure parmi les écrivains français les plus intéressants du moment.
Une fois de plus, on reste épaté par son art de l’exploration psychologique, par sa façon aussi de lier exigence et fluidité. Rien n’apparaît jamais simple chez Régis Jauffret, mais on se laisse à chaque fois happé par le style. L’histoire, elle, n’est pas compliquée: dans Asiles de fous, un couple se sépare. Ou plutôt: Damien quitte Gisèle, mais il a confié à son père la mission de l’annoncer à la jeune femme. Cette histoire, Régis Jauffret la fouille, changeant de narrateur et de point de vue pour mieux la creuser jusqu’à l’os.
Avec froideur, se rapprochant peu à peu d’une folie bien ordinaire, les différents narrateurs balancent leurs vérités sur les couples, sur l’amour («Gisèle souffre, car elle croit à l’amour») ou sur la maternité: «A sa naissance, j’ai flanqué à la gueule de Damien tout mon amour comme une paire de claques. […] Amour lourd, infernal, que l’amour d’une mère. Enfants endettés jusqu’au cou dès la conception.»
C’est dur, cruel, magnifique, parfois d’un humour noir ravageur, avec une chute parfaite. Avec aussi des phrases d’une efficacité terrible, comme celle qui donne son titre au livre: «Vous avez dû trouver cette famille étrange, mais plus encore que les histoires d’amour, toutes les familles sont des asiles de fous.»

EB / 25 août 2005



Philippe Jaccottet
D’AUTRES ASTRES, PLUS LOIN, ÉPARS.
POÈTES EUROPÉENS DU XXe SIÈCLES CHOISIS
Favre

Pour tout amateur de poésie, ce livre est une merveille. Après Une constellation, tout près, qui réunissait des auteurs français, Philippe Jaccottet a réuni dans D’autres astres, plus loin, épars, les plus grands poètes européens du XXe siècle. Parmi ces 37 voix se trouvent des noms aussi célèbres que Rilke (dont Jaccottet donne une traduction inédite des deux premières Elégies de Duino), Yeats, Trakl, Ungaretti, Pessoa, T.S. Eliot, Pasternak, Mandelstam, Montale, Garcia Lorca, Borges ou encore Celan.
Si le choix démontre les inclinaisons de Jaccottet (dans sa préface il explique notamment son attrait pour les poètes italiens), il révèle surtout son extraordinaire ouverture. On trouve en effet dans cette anthologie aussi bien des poètes allemands, anglais, italiens et espagnols que des textes traduits du russe, du tchèque, du hongrois, du grec…
Aussi différents soient-ils, tous ces poèmes ont en commun un refus de la grandiloquence, une justesse de ton et de voix que Philippe Jaccottet a par ailleurs toujours recherchés. Ce qui n’empêche pas la puissance, bien au contraire, comme dans les poèmes de Trakl, de Christine Lavant ou d’Ossip Mandelstam, qui disent la douleur, l’angoisse. Ailleurs, c’est la simplicité émouvante des images qui fait vibrer, comme dans ce poème de Sandro Penna: «Revient une pensée d’amour / dans le cœur las, comme / au crépuscule d’hiver / l’enfant face au soleil / revient à la maison.»

EB / 15 décembre 2005



Isabelle Jarry
J'AI NOM SANS BRUIT
Stock

Elle était poète, amoureuse des mots, mère attentive. Elle a tout perdu: Philippe, le père de sa fille, est décédé. Elle se retrouve à la rue, son enfant lui est enlevée par l’assistance sociale. Marie décide de se battre: elle se rend dans une maison abandonnée, appartenant à la famille de Philippe. Elle veut la remettre en état, se met à ranger, nettoyer, couper du bois…
J’ai nom sans bruit est le livre de ce combat. La narratrice veut s’en sortir, récupérer sa fille, garder sa dignité malgré les nuits passées sur un banc. Avec finesse et sensibilité, Isabelle Jarry suit cette battante, qui perd même l’usage des mots. D’un style sobre, elle fouille profondément les sentiments, parvient à toucher et à rendre prégnante la sensation d’abandon que connaît un SDF. Ou l’attachement d’une mère pour sa fille. D’où l’empathie du lecteur, qui a l’impression de vivre cette déchéance comme cette lutte pour retrouver la lumière.

EB / 30 septembre 2004



IRIS JOHANSEN
Sous les traits du mensonge Belfond
Belfond

Il est tard dans cette banlieue américaine et Mandy fait suer Eve Duncan à grosses gouttes. Mandy? C’est le sobriquet qu’a trouvé le «sculpteur-légiste» à ce crâne d’enfant qui lutte pour préserver l’anonymat de sa fin tragique. L’irruption de Logan vient troubler ce calme relatif. L’inquiétant politique propose un marché à la jeune femme: un crâne d’adulte calciné contre la sépulture de sa fille, assassinée par un tueur en série. Cette besogne amènera Eve dans les arcanes de la politique made in US. La quête commune de Logan et d’Eve ne va pas tarder à se parsemer de cadavres. Inutile d’en dévoiler davantage pour affirmer que Sous les traits du mensonge est un thriller politique de très bonne facture. Même si Iris Johansen nous donne trop vite les clefs de l'énigme et laisse parler les rafales de fusils automatiques.
VL / 17 mai 2001



Jennifer Johnston
CECI N'EST PAS UN ROMAN
Belfond

«Il est convaincu, comme l’étaient mes deux parents, que Johnny s’est noyé le 17 septembre 1970. Voilà bientôt trente ans.» Imogen, la narratrice, refuse pour sa part de croire que son frère ait pu disparaître dans les flots. N’aurait-il pas plutôt fui sa famille? Elle se met à fouiller le passé, rouvre des fêlures. Elle revient ainsi à son séjour en clinique psychiatrique, à l’arrivée de Bruno, ami de Johnny dont la jeune fille était amoureuse, remonte encore plus loin dans l’histoire familiale.
Dans Ceci n’est pas un roman, l’Irlandaise Jennifer Johnston fait montre d’un art magistral de la construction. Elle navigue entre les époques, sans perdre sa fluidité. Et se penche, comme l’indique le titre, sur les liens entre fiction et réalité.

EB / 16 septembre 2004