Classement des disques par rapports aux auteurs



Anne-Lise Thurler
La fille au balcon
Zoé

Le jour de ses vingt ans, la narratrice demande à sa mère quel regard elle porte sur leur «relation houleuse». «Ta réponse cingla comme la brûlure que je n’attendais pas: “Mais enfin […] tu sais bien que je ne t’ai jamais aimée.’’» C’est ce lien douloureux qu’évoque Anne-Lise Thurler. Sans amertume, avec lucidité, l’auteure née à Fribourg, aujourd’hui installée dans la région lausannoise, cherche à comprendre le mépris, le silence, les coups. Elle évoque aussi le temps qui passe, la maladie, la réconciliation qui a marqué les dernières années, avant le décès de sa mère.
Sur ce sujet difficile et intime, Anne-Lise Thurler réussit à éviter les pièges du misérabilisme comme de l’étalage impudique. Elle procède avec tact, plutôt que de se plaindre ou d’étaler des détails inutiles. Pour comprendre ce qui s’est passé, son «récit d’une enfance bourgeoise» remonte les ans: «J’ai toujours été persuadée que je trouverais dans l’enfance de ma mère des clés qui m’aideraient à comprendre le sentiment d’échec et de malheur que j’éprouvais en pensant à sa vie.» La fille au balcon passe ainsi de la bourgeoisie lausannoise des années 1930 à celle de Fribourg, trente ans plus tard, où la narratrice passe son enfance et son adolescence. Aux côtés d’un père médecin, réputé dans toute la ville, puis d’un frère qui sera couvé par sa mère.
Au-delà de l’histoire personnelle, c’est aussi le climat pesant de l’époque que fait revivre La fille au balcon. Avec toujours cette façon de dire les choses à la fois franchement et sans hurler, un mélange de délicatesse et de fermeté qui rend la voix d’Anne-Lise Thurler plus affirmée que jamais.

EB / 19 mai 2007



Jean Teulé
LE MAGASIN DES SUICIDES
Julliard

Un futur indéterminé, lointain, au parfum d’apocalypse. Dans cette sombre atmosphère, la boutique de la famille Tuvache prospère. Et ceci depuis dix générations. Elle vend tous les articles possibles et imaginables pour se donner la mort. Cordes diverses, poisons, armes, animaux venimeux… Son slogan: «Vous avez raté votre vie? Avec nous, vous réussirez votre mort.» Mais voilà que le petit dernier de la famille vient perturber la famille: cet impertinent sourit, respire la joie de vivre, déborde d’optimisme. Il semble même contagieux…
Ancien auteur de BD et homme de télé, Jean Teulé est désormais un écrivain reconnu à qui l’on doit notamment des biographies romancées de Rimbaud, Verlaine et Villon. Avec Le magasin des suicides, il se livre sans réserve à un humour noir réjouissant, tout en cultivant l’art du décalage et de la dérision. Sa fable morbide prend la forme d’un joyeux délire, même s’il s’affadit quelque peu en route.

EB / 18 janvier 2007



Tawni O'Dell
RETOUR À COAL RUN
Belfont

Lire Retour à Coal Run, c’est découvrir de l’intérieur une autre Amérique. Parce que Tawni O’Dell possède un talent exceptionnel pour dire sa région d’origine, l’ouest de la Pennsylvanie, jadis minière, aujourd’hui abandonnée, presque oubliée de tous. C’est dans un bled perdu, Coal Run, qu’elle situe l’action de son deuxième roman (après Le temps de la colère). Ancienne gloire locale du football, avant qu’un accident ne brise son genou et sa carrière, Ivan Zotschenko revient dans son village, après avoir passé seize ans en Floride. Il a trouvé un emploi de shérif adjoint, cache ses secrets dans l’alcool et attend la sortie de prison de Reese, qui a jadis battu sa femme, restée à l’état végétatif.
Retour à Coal Run nous permet de suivre Ivan durant sept jours. De découvrir les liens qui unissent ces trois personnages. De fouiller dans les cauchemars du passé (y compris celui du Vietnam), dans les cicatrices de cette communauté en plein désarroi, que Tawni O’Dell explore sans complaisance.

EB / 2 décembre 2004



Antonio Tabucchi
TRISTANO MEURT
Gallimard

C’est un roman exigeant, fort, déchirant. Antonio Tabucchi affirme qu’il portait Tristano meurt en lui depuis douze ans. Le temps de mûrir ce livre, impressionnant de maîtrise et d’intelligence, l’un des événements de cette rentrée littéraire. Dans une maison de campagne, en Toscane, un vieil homme a fait venir un écrivain à son chevet. Pour lui parler de sa vie, avant de mourir. Une vie faite de combats pour la liberté, de résistance à l’ennemi, de hasards et de rencontres.
Toute l’histoire de l’Italie de ces soixante dernières années transparaît à travers ce récit décousu. Entre deux prises de morphine, Tristano s’interroge, mêle les époques en un monologue presque halluciné. Avec une pointe d’amertume, puisque toutes ses luttes héroïques ont abouti à une nouvelle forme de tyrannie, celle du «dingodingue» qui règne aujourd’hui sur les télévisions et le pays.

EB / 23 septembre 2004



Donna Tartt
Le petit copain
Plon

Il y a une décennie, Donna Tartt sortait ce génial polar qu’est Le maître des illusions. Puis silence radio, jusqu’à ce Petit copain. Dans le Mississippi des classes crasses et populaires, Harriet, 12 ans et demi, est obsédée par la mort de son frère Robin, retrouvé pendu à un arbre alors que tous deux étaient encore bébés. Idéalisant le disparu, elle décide d’en découvrir le meurtrier impuni en compagnie de son ami Hely. Harriet se confronte alors à un monde d’adultes, dangereux et perverti, et mûrit sa vengeance.
Donna Tartt maîtrise le détail quotidien, à en perdre son lecteur dans les études psychologiques, dans les courtes descriptions plus ou moins révélatrices. Le petit copain rassemble ainsi une vaste galerie de portraits réunis par un prétexte scénaristique. L’auteure possède un extraordinaire pouvoir évocateur, une grande fluidité, une profonde justesse… et quelques tics de genre. Le résultat est brillant, mais ressemble finalement trop à un exercice de style.

RM / 26 février 2004



CHANTAL THOMAS
Les adieux à la reine
Seuil

Agathe-Sidonie Laborde se souvient. Ancienne lectrice adjointe de la reine, elle raconte les trois jours où tout a basculé: les 14, 15 et 16 juillet 1789. De Versailles, elle a vécu les rumeurs, l’incrédulité, la peur croissante et la fuite.
Spécialiste du XVIIIe siècle, Chantal Thomas fait revivre avec minutie la fébrilité de ces dernières heures. Son récit foisonne de détails, offrant une image vivante de ce monde qui s’écroule. Il ne manque rien, ni les odeurs ni les bruits. Des images frappantes, comme celle de la reine ouvrant elle-même une porte pour la première fois, accentuent encore la qualité de la reconstitution. Mais ce foisonnement d’anecdotes a son revers: certains passages laissent le sentiment que Chantal Thomas s’est d’abord fait plaisir en démontrant sa remarquable connaissance de cette période.
EB / 29 août 2002


ANNE-LISE THURLER
Lou du fleuve
Zoé

Une mère rongée par l’alcoolisme, un père absent et froid: Lou n’a que le fleuve, son fleuve, pour refuge et ami. «C’est le seul endroit que j’aime au monde», affirme-t-elle. Enfant, elle venait s’y cacher. Adolescente, elle partage une passion effrénée avec un jeune garçon. Surtout, elle y rencontre André, vieux pêcheur solitaire. Entre eux, une amitié se noue, plus forte que la mort que l’on sent approcher. Avec Lou du fleuve, Anne-Lise Thurler prouve une fois de plus qu’elle s’est créé un univers très personnel. Spécialiste des formes brèves (elle a publié deux recueils de nouvelles), elle use dans ce court roman de mots simples, d’un style limpide et sobre. L’histoire, dont le fleuve, les pierres ou la forêt sont des personnages centraux, s’écoule avec le naturel et la force des eaux, de plus en plus tendue et émouvante. En refermant ce livre au parfum de terre humide, on n’oublie pas de sitôt cette fille rebelle et libre, cette Lou aux yeux «verts comme le fleuve et la vie».
EB / 27 avril 2000


BARBARA TRAPIDO
L’épreuve du soliste
Belfond

L’épreuve du soliste est la première œuvre de l’Anglaise Barbara Trapido, née en Afrique du Sud, donnée au public francophone. Tout dans ce roman tourne autour du décès acci- dentel de Lydia. Chaque chapitre est un point de vue d’un personnage, concerné de près ou de loin. Basé sur le cycle de Lieder Die schöne Müllerin, ce récit témoigne de la technique hors pair de Barbara Trapido. Le jeu de points de vue déroute et fascine. Pourtant, le lien avec l’œuvre de Schubert semble longtemps artificiel. L’humour sarcastique de l’auteure n’a pas l’effet comique attendu. Certaines péripéties, comme le sida de Stella, sont prévisibles. Bien qu’agréable, bien qu’habilement construit, ce livre ne parvient pas à convaincre tout à fait.
DF / 5 octobre 2000


Jean-Philippe Toussaint
FUIR
Minuit

C’est à ce genre de subtilité qu’on reconnaît parfois un grand romancier. Grâce à une première phrase parfaite, Jean-Philippe Toussaint laisse planer sur tout son roman comme un doute, une attente: «Serait-ce jamais fini avec Marie?» Une Marie qui était déjà l’amie du narrateur de Faire l’amour, son précédent roman. Cette fois-ci, il s’envole pour la Chine, où l’attendent de drôles d’aventures sentimentalo-mafieuses, et où seul un appel nocturne de Marie a stoppé ses ébats avec une mystérieuse Chinoise. Le père de son amie est mort, l’homme va la rejoindre sur l’île d’Elbe.
Plus que l’histoire, dont il ne dévoile finalement pas grand-chose, Fuir brille par l’atmosphère d’étrangeté qu’il instaure, par ce mystère parfois inquiétant, parfois amusant. Et par ce mélange admirablement maîtrisé entre les éléments réalistes, concrets et l’introspection dans les rêves ou fantasmes du narrateur. A signaler encore que le premier roman de Jean-Philippe Toussaint, La salle de bain, vient de ressortir en poche, vingt ans après sa parution.

EB / 3 novembre 2005