Classement des disques par rapports aux auteurs


Eric Valmir
TOUTE UNE NUIT
Robert Laffont

L’histoire est banale: un couple a été rattrapé par la routine. La forme, elle, est plus originale. Toute une nuit suit les pensées de l’un puis de l’autre, heure par heure, le long d’une nuit d’insomnie. Au bord de la rupture, ils revivent leur histoire et l’on découvre peu à peu les failles, les tromperies, les mensonges, les ressentiments qui les rongent.
Le plus épatant avec ce premier roman reste toutefois la finesse d’observation. Journaliste, Eric Valmir fait preuve d’une ironie réjouissante et d’une constante précision dans ses descriptions des difficultés à communiquer ou des petits riens qui étouffent l’amour. Ou encore de ses réminiscences et souvenirs, passant souvent par des chansons, qu’elles soient de Murat ou d’Art Mengo. Ce qui prouve qu’Eric Valmir, en plus de son talent d’écrivain, a bon goût…

EB / 23 juin 2005



ZOÉ VALDÉS
Miracle à Miami
Gallimard

Zoé Valdés quitte son éditeur de toujours, Actes Sud, pour Gallimard. Du coup, la romancière cubaine abandonne propos grossiers et autres histoires de c… – dans lesquels elle avait sombré – pour un renouveau total. Avec Miracle à Miami, elle se lance pour la première fois dans une histoire basée sur des faits réels. Fini ses écrits alibis afin d’épancher son mal-être.
Pour parler d’une femme qui devient top model sans le vouloir, mais qui paie le prix fort pour cette célébrité, Zoé Valdés a changé de langage. Structuré, direct. Entre tragédie et comédie, elle plante un décor surréel. Dans cet univers fou se croisent – entre autres – Tendron Mesurat, un détective privé parisien, Abomino Dégueu, un médiocre photographe italien, et Fausse Univers, une mystificatrice jalouse et siliconée. Le tout dans une ambiance d’ondes maléfiques, de sorcellerie et de visions.
Rien, donc, qui ne ressemble aux précédents ouvrages de Zoé Valdés. Extrait: «Il ferma les yeux, le monde s’écroulait et le grillage craqua en se dérobant sous ses pieds. Aussitôt, un éclat blanc et froid lui glaça les sangs sous sa peau crevassée. Pétrifié, il sentit qu’il se métamorphosait en statue de givre, son cœur lentement se craquelait tandis que la peur vrillait son crâne.»
Dans cette étrange affaire, l’auteure se joue des genres tout en entretenant le suspense à la manière d’un polar. Déroutant autant que festif. Et puis, il y a cette âme cubaine – mélange d’exubérance, d’imaginaire et de croyances – dont l’écrivain exilée a (enfin) gardé le meilleur.
Mais derrière le côté rocambolesque de Miracle à Miami, le vrai miracle est celui de l’honnêteté et de la beauté intérieure. En plus d’un retour à une écriture plus sophistiquée, Madame Valdés se voudrait-elle morale? En tout cas, cela ne lui porte pas préjudice.
FL / 5 septembre 2002


Fernando Vallejo
LA RAMBLA PARALELA
Belfond

Après le coup de tonnerre suscité par La Vierge des tueurs, c’est un Vallejo plus acerbe et plus provocateur encore qui nous revient avec La Rambla paralela. On retrouve ainsi avec délice cet «homme en guerre», comme il aime à se définir, «en guerre contre le monde parce qu’il n’est pas en paix avec lui-même». Ni avec ses semblables d’ailleurs. Rien ni personne ne semble trouver grâce à ses yeux: une politique corrompue et laxiste, une société perdue entre décadence et puri-tanisme, un clergé hypocrite et surtout inutile... Seuls quelques souvenirs d’enfance viennent atténuer la noirceur et le nihilisme de ses propos.
Pourtant, Vallejo ne succombe à aucun effet de mode. Flirtant avec l’autobiographie, il se démarque par un style inédit, qui se joue des conventions et explore des facettes méconnues de la langue et de la syntaxe. Et c’est là tout le talent de l’écrivain colombien: la plume semble facile mais elle cache une extraordinaire créativité.
Tout entier absorbé par la fureur narrative, on en vient presque à oublier le synopsis et les pérégrinations de cet écrivain égaré à la Foire du livre de Barcelone. Trahi par l’âge, par l’abus d’alcool et par son cœur, le vieil homme se perd dans les méandres de sa mémoire. Lieux, époques, personnages et souvenirs se diluent dans une incroyable hallucination.
On saisit dès lors toute l’étendue des mots de Vallejo qui avoue calquer son écriture sur le cours d’«un rio colombien»: furieux, sauvage, imprévisible. Une œuvre à part, déboussolante, à découvrir au plus vite.

VL / 17 juin 2004



JEAN VEUILLEUMIER
La manipulation
L'Age d'Homme

Depuis Le mal été en 1968, Jean Vuilleumier est l’un des écrivains les plus réguliers de Suisse romande. Dans la qualité aussi: La manipulation illustre sa thématique favorite, la difficulté de se situer au sein de la société. Et s’inscrit dans une œuvre que Vuilleumier poursuit avec une rare cohérence. Ces êtres décalés sont ici des anarchistes entraînés dans un enlèvement qui vire au drame. La finesse de l’écrivain genevois, son style sans fioriture et une habileté indéniable – même si le changement de narrateur est assez classique – donnent à son récit une limpidité qui rend plus évidente la charge dramatique.
EB / 9 novembre 2000


Nicolas Verdan
LE RENDEZ-VOUS DE THESSALONIQUE
Bernard Campiche

Il se dégage une atmosphère étrange de ce premier roman du journaliste vaudois Nicolas Verdan. Par la description des paysages, par la relation irrationnelle qui lie le narrateur à son ami Themis, Le rendez-vous de Thessalonique dépasse le simple récit réaliste. Au fil d’un voyage de la Suisse vers la Grèce, les questionnements se multiplient. Pourquoi Lorenzo a-t-il abandonné son épouse et son cabinet d’avocat pour aller à la recherche de Themis, journaliste parti enquêter sur le passage de réfugiés clandestins albanais? Que recherche-t-il dans ce périple?
Le voyage se mue rapidement en quête intérieure puis en descente vers le désespoir. Cette trajectoire, Nicolas Verdan la retrace d’un style sec, qui rend encore plus prégnant le désenchantement. Même dans les descriptions d’une Grèce qu’il connaît fort bien (puisqu’elle est sa deuxième patrie), le jeune écrivain reste dans ce registre désabusé. Une réussite et un bref roman très soigné malgré une fin un brin convenue.

EB / 19 mai 2005



Philippe Vilain
L'ÉTÉ À DRESDE
Gallimard

«Pourquoi faut-il que de livre en livre je m’acharne à raconter ma vie?» écrit Philippe Vilain. Parce que «la fiction […] me paraît artificielle lorsqu’elle touche à ma propre histoire», explique-t-il. Cette fois-ci, après notamment le récit de la vie auprès d’un père alcoolique (La dernière année, 1999), il nous entraîne dans une relation avec une fille beaucoup plus jeune que lui, venue de Dresde.
D’emblée, le narrateur ne paraît pas convaincu par leur histoire. Dans les phrases d’une parfaite sobriété de Vilain perce comme la tristesse des peines à venir. Il n’imaginait toutefois pas connaître une telle douleur: «Le pire n’est sans doute jamais ce qui arrive, mais ce qui échappe à l’imagination, à l’ordre du prévisible.» Même s’il affirme écrire sa propre histoire, Philippe Vilain ne tombe jamais dans le narcissisme. Il lui préfère la pudeur et le tact, qui participent à la réussite du roman.
EB / 13 novembre 2003


PATRICK VILLEMIN
Jeux d’ombre
Calmann-Lévy

Jérôme Buisson s’ennuie. Chômeur solitaire, il décide de pimenter sa vie en envoyant des lettres anonymes à des inconnus. Des compliments d’abord, adressés à des femmes qu’il n’a jamais vues, puis des insultes qui cherchent à venger son humiliation d’obèse. Il devient L’Ombre, sans se douter qu’il entre dans une spirale dont il sera bien difficile de sortir. Jeux d’ombre, deuxième roman de Patrick Villemin, transcrit parfaitement cette impression d’engrenage. Partant d’une idée simple, l’action se développe avec une belle maîtrise de l’art des rebondissements. Et la tension croît, jusqu’au cruel dénouement, qui laisse une part de mystère, et une certaine tristesse, le lecteur finissant par épouser les obsessions de Buisson.
EB / 30 mars 2000


PIERRE VOÉLIN
La nuit accoutumée
Zoé

«Pourquoi des poètes en temps de détresse?» demandait Hölderlin. Pierre Voélin y répond à sa manière, dans La nuit accoutumée, suite de méditations en prose, brèves et incisives. «La poésie est là pour rendre le monde habitable», écrit-il. Loin de la tradition mallarméenne, il estime que «la littérature ne va pas vers le Livre mais vers le monde». La poésie dans le cours de l’histoire, y compris dans ce qu’elle a de plus terrible: l’ombre d’Auschwitz, du goulag ou des drames actuels, s’étend sur ce livre comme sur toute l’œuvre de Voélin.
La plume acérée pour fustiger l’immobilisme de la Suisse ou la toute-puissance de l’économie, Pierre Voélin se montre en poète qui observe le monde. Toujours, il choisit les mots justes et forts. Çà et là pointent aussi des hommages aux poètes exemplaires, Mandelstam, Rimbaud, Umberto Saba ou Jaccottet.
EB / 13 juin 2002


Alexandre Voisard
L'ADIEU AUX ABEILLES
Bernard Campiche Editeur

L’œuvre d’Alexandre Voisard, né à Porrentruy en 1930, oscille entre poésie et textes en prose. Ses derniers recueils illustrent ces deux versants de son œuvre avec L’adieu aux abeilles, qui rassemble sept nouvelles, et les poèmes de Fables des orées et des rues.
Les deux ouvrages démontrent toutefois que Voisard demeure avant tout poète. Ses nouvelles révèlent ainsi un soin de la langue, une pertinence du mot choisi qui lui permet de transcender même une anecdote banale comme Après vous, une simple histoire drôle. Jamais toutefois le langage ne devient jeu gratuit ou exercice de virtuosité.
Dans ces instants de vie qui forment L’adieu aux abeilles, Voisard se révèle parfois particulièrement touchant. C’est le cas par exemple dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, belle histoire d’amour entre un apiculteur et sa femme. L’amour aussi pour ces abeilles qui apportent au vieil homme «un bonheur simple et enfantin comme un bonbon fondant». De même, dans La convive, Gilbert poursuit au-delà de la mort un dialogue auprès de son épouse défunte, parce que «c’est ainsi que la vie passe, la belle vie, dans un dialogue qui n’en finit pas, avec les anges, les vrais anges qu’on a croisés sur sa route et qu’on a pris une fois par la main…».
Alexandre Voisard sait toutefois aussi se montrer espiègle. Fables des orées et des rues démontre que la légèreté, en poésie, n’empêche pas la qualité. Le titre est révélateur: dans ces courts poèmes, La Fontaine n’est parfois pas loin, allégé de tout moralisme. On y croise un laboureur et ses enfants, qui «dessinent / des fruits qui ne verront jamais le jour», et de nombreux animaux, loups, moutons, oiseaux, chats, ou encore «l’homme qui a vu l’ours». Souvent s’entendent aussi des échos de proverbes, de dictons, d’aphorismes.
Là encore, si la poésie se fait légère, elle n’est pas vide pour autant. Voisard y démontre une nouvelle fois une admirable attention aux choses, au «craquement de branche» ou au «bruissement de feuilles», au pissenlit, au lierre ou à la pivoine. Une présence au monde qui demeure essentielle: «Il n’est plus temps de fredonner / sous le velours des dictons rapiécés / il y a lieu enfin d’être ici».

EB / 15 janvier 2004



JEAN-BERNARD VUILLÈME
Face à dos
Zoé

Ce matin-là, quand H.F. se rend à son travail – il est chef de ventes d’une fabrique de papier hygiénique – il est surpris par les souliers d’une femme, l’un rouge, l’autre noir. Dès lors, plus rien ne compte: il la suit, annulant tous ses rendez-vous. Mais il ignore que lui-même est suivi par un détective misanthrope. Cet étrange face-à-dos amène les deux suiveurs à s’interroger sur leur existence. Le Chaux-de-Fonnier Jean-Bernard Vuillème est un habitué de l’ironie, doublée d’une fine observation de la société. Avec un humour qui se révèle ici tour à tour raffiné ou scatologique. L’originalité du sujet n’empêche toutefois pas une certaine monotonie. Comme les marcheurs, les mots tournent parfois à vide. Et malgré la pirouette finale, le lecteur reste un peu sur sa faim.
EB / 18 novembre 1999