Livres

La liberté, jusqu’à plus soif

Avec son troisième ouvrage, Blaise Hofmann plonge pour la première fois dans la fiction. L’assoiffée suit une femme qui prend la route par goût de la liberté.

 

 

Pour sa première fiction, Blaise Hofmann s’est lancé dans un «conte réaliste», en cherchant à briser l’image du «vagabond en Tom Sawyer».

 

Ce jour-là, elle a pris la route. A vélo, sans réel but. Partir, juste partir. Changer de vie. De Moudon, en direction de Paris, puis vers l’océan. Troisième livre de Blaise Hofmann, L’assoiffée suit cette femme en quête de liberté. Dans un road movie qui oscille entre fable et réalisme.

Pour le jeune écrivain vaudois – il est né en 1978 – ce premier roman fait suite à deux récits. Billet aller simple (2006) le montrait en voyage à travers l’Europe, l’Asie et l’Afrique. L’estive (2007) formait la chronique d’un été sur les alpages et lui a permis de décrocher le Prix Nicolas-Bouvier en 2008.

Avec L’assoiffée, place à la fiction. «C’est moins confortable, estime-t-il. Il n’y a pas le support du carnet de route. Ce livre, j’ai commencé à l’écrire avec plein de notes de lectures, mais sans en connaître la fin.»

Au départ, c’est le thème des SDF qui intéresse Blaise Hofmann. Pour avoir poussé à l’extrême son envie de liberté, Berthe, la narratrice, partagera quelque temps leur vie, à Paris. «J’ai cherché la forme qui convenait. Expérimenter ce mode de vie ne tenait pas la route. La fiction s’imposait.» Coïncidence ou déclencheur: en novembre 2006, au moment où il se met à écrire L’assoiffée, un SDF meurt de froid, à Lausanne, au parc de Milan.

Le masque du féminin

Pas question pour autant de dénoncer, de prendre position. «C’est un sujet qui me touche, mais je ne porte pas de jugement. Je souhaite provoquer le débat, secouer.»

Première surprise en ouvrant L’assoiffée: ce je féminin. Pas de quoi en faire un plat, selon Blaise Hofmann, qui insiste sur le côté ludique. «J’ai commencé à l’écrire au masculin. Et je suis passé au féminin, en le prenant comme un jeu, comme un déguisement. Ça permet une prise de distance. Alors qu’en fait je me livre plus que dans l’autofiction d’un moutonnier sur l’alpe…»

Comme Billet aller simple brisait la mythologie du voyage et L’estive celle du bon berger, L’assoiffée casse l’image «du vagabond en Tom Sawyer, genre Bibliothèque verte, de ces gens qu’on dit riches autrement». Ce qui passe aussi par le vocabulaire: dans son livre, Blaise Hofmann préfère le mot «gueux» à l’acronyme SDF. Parce que c’est un terme «plus choquant», qui dit bien ce qu’il veut dire.

Acuité du regard

«Au XVIe siècle, la proportion de la population qui vivait ainsi était la même qu’aujourd’hui, relève-t-il. Peu à peu, on a changé de vocable: on est passé de vagabond à clochard, nouveau pauvre, sans abri jusqu’à cette formule creuse, SDF, qui ne représente pas vraiment la réalité.»

Son histoire, il la déroule en trois temps: le départ de Moudon pour Paris, la vie à Paris, puis la route vers l’océan, vers la libération, dans un élan plus mystique. Avec, toujours, cette acuité du regard qui faisait déjà la force de ces deux premiers livres. Cette juxtaposition d’observations, dans la rue ou sur la route, cet art abouti du fragment.

La narratrice semble elle-même expliquer cette manière de faire: «Comme un afficheur public répandant sa colle de poisson, je mets ensemble de petits tableaux en faisant en sorte que l’on ne remarque pas les jointures.»

Ailleurs, c’est son sens de la formule qui frappe: «Dans la rue, la première personne du pluriel n’existe pas. Pas de nous. L’amitié ne dure qu’un litre ou deux.»

Personnage extrême

Au fond, cette Berthe reste un mystère. On referme le livre sans vraiment la connaître. Elle reste flottante, en particulier dans la partie parisienne. Dans un décor, lui, très précis, décrit dans une langue concise, admirable, où Blaise Hofmann use avec pertinence de l’ellipse. «J’ai voulu faire un conte réaliste, explique-t-il. J’ai poussé ce personnage dans l’extrême, avec un côté désincarné.»

Reste cet appel de la liberté, qui sonne juste: «Je crois qu’on a tous une assoiffée en nous, chacun a ce rêve de partir. Elle n’est pas en rupture: elle ressent juste un appel. C’est le Wanderlust des romantiques allemands. Le problème, c’est qu’elle va trop loin.»

Encore une fois, pas de jugement ni de leçon à donner. Tout au plus lâche-t-il qu’après nombre de voyages il a acquis la conviction que: «La noblesse, c’est accepter notre quotidien.»

Blaise Hofmann, L’assoiffée, Zoé. L’auteur donnera une lecture le 22 avril, à la bibliothèque de Gruyères.

 

L’histoire d’un blog qui devient livre

De février à juillet 2008, Blaise Hofmann a effectué le tour de la Méditerranée, par voie terrestre. Pour le journal 24 heures, il a raconté ce périple dans un blog. Des chroniques qu’il a retravaillées pour une publication, Notre mer, avec une préface de Serge Michel.«Il y aura environ huitante chapitres, avec des commentaires laissés par les internautes», explique Blaise Hofmann. Une vingtaine de chroniques ont été laissées de côté. S’y ajouteront 32 pages de photos. Notre mer doit sortir pour le Salon du livre de Genève (du 22 au 26 avril). EB

 

Blaise Hofmann, Notre mer, Editions de l’Aire

 

 

 

Eric Bulliard

2 avril 2009