Livre

Des mots pour affronter les fantômes de la guerre

 

 

Laurent Mauvignier remue les souvenirs de la guerre d’Algérie. Avec Des hommes, il signe un magistral roman dans une langue puissante, tour à tour rugueuse et lyrique. 

 

«Le vent et le sable qui frappent tous les deux comme un seul et donnent au bleu du ciel ce goût de poussière jusqu’au fond de la bouche.»

 

Le livre refermé, une angoisse: que lire après ça? Que lire qui ne paraisse pas plat, fade, vain? Avec Des hommes, somptueux roman de Laurent Mauvignier, aucun doute: on atteint un sommet de cette rentrée littéraire.

L’histoire commence par une banale fête d’anniversaire. Bernard, dit Feu-de-Bois, offre une broche en or à sa sœur. Drôle de type, ce Feu-de-Bois, «toujours titubant, à deux doigts de s’écrouler et ne s’écroulant jamais, robuste dans sa façon même de se tenir pitoyable, faible, moribond jusqu’au cœur». Brûlé par l’alcool et son passé, il pue, de «cette odeur indéfinissable des gens sales, cette persistance de saleté, âcre et aigre, ce relent douceâtre d’urine».

Sa sœur refuse ce cadeau, de la part d’un homme qui «n’a pas d’argent et vit aux crochets des autres». Ce scarabée d’or, comment aurait-il bien pu l’acheter? Humilié, Bernard déclenche un scandale, insulte Chefraoui, «le bougnoule» invité à la fête, va agresser sa femme, terroriser ses enfants.

«C’était des hommes»

Peu à peu, tout se met en place. Feu-de-Bois, comme Rabut (le narrateur), comme Février et tant d’autres, est un ancien de la guerre d’Algérie. Il est allé là-bas, en 1960, il a vu des horreurs, il a eu peur. Il n’a pas pu oublier. Dans un enchaînement grandiose, le roman bascule dans cet enfer, dans cette guerre qui n’en était pas une, «parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c’est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n’y en avait pas, c’était des hommes, c’est tout…»

Laurent Mauvignier excelle à dire la peur, les interrogations de ces jeunes Français partis sans bien savoir pourquoi. A raconter les pieds en sang dans la pierraille, les «corps secoués par la route, les pierres, les trous, la route du retour avec le vent et le sable qui frappent tous les deux comme un seul et donnent au bleu du ciel ce goût de poussière jusqu’au fond de la gorge». Et leurs angoisses, la nuit, quand ils se retrouvent seuls dans le désert.

De silences en déferlantes

Mais Des hommes va bien au-delà du roman de guerre. Son propos n’a rien d’une analyse des causes ou des stratégies du conflit. Laurent Mauvignier explore, avec une puissance hallucinante, ses effets sur les hommes, comme l’indique le titre. Sur ceux qui, des années plus tard, se réunissent parfois, parce que «c’est bon aussi de savoir qu’on n’est pas tout seul à être allé là-bas, et, de temps en temps, pouvoir rire avec d’autres, quand la nuit c’est seul qu’il faut avoir les mains moites et affronter les fantômes».

Il le fait avec une écriture âpre, râpeuse, une phrase qui tournoie, revient sur ses pas, une phrase tour à tour hachée, haletante et fluide. Parfois, le roman épouse les hésitations, les silences, l’impossibilité de parler: «Elle aurait pu lui pardonner. Elle aurait dû. Un fils, c’est un fils. Moi je me dis, si un de mes fils. Il me semble qu’un fils, pour une mère, je crois. Nicole.» Ailleurs, les mots roulent en de longues et magnifiques déferlantes. Partout, on se régale de ce travail de très haute littérature, sur le rythme, sur les mots, sur la ponctuation.

Dix ans, sept romans

Remarqué dès son premier livre, Loin d’eux (1999), Laurent Mauvignier (né à Tours en 1967) n’a cessé de confirmer tout le bien que la critique a souvent dit de lui. Après Dans la foule, consacré au drame du Heysel (2006), il signe ici un septième roman en tout point admirable, qui figure parmi les huit finalistes du Goncourt (décerné le 2 novembre). Et, franchement, aucun des sept autres ne lui arrive à la cheville.

Après avoir refermé ces pages puissantes, boulever-santes, on entend longtemps l’écho de cette langue qui emporte tout sur son passage. On garde le souvenir de cette maîtrise du récit, de la force de cette histoire. Et des fantômes de cette guerre, de toutes les guerres et leurs atrocités. «Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes.»

 

Laurent Mauvignier, Des hommes, Minuit, 288 pages

 


 

 

Eric Bulliard

8 octobre 2009