Photographie
Une mine d’or pour éclairer notre histoire de la photo
Le Musée national de Zurich met en valeur sa récente acquisition de la collection Herzog. Il part à la découverte des maillons manquants dans l’histoire de la photographie suisse.
Gruyère, «buveurs», un tirage sur papier salé daté de 1892: l’exemple même d’images très peu connues qui dévoilent de nouvelles facettes de l’histoire de la photographie en Suisse. anonyme/Musée national
Pour savoir quand un morceau de pain frais devient sec, vous pouvez passer la nuit à ses côtés. Au matin, il sera rassis et vous ne pourrez pas dire à quel moment cela s’est produit!» Cette observation pertinente d’Emil Staiger vaut également pour l’histoire de la photographie suisse. En effet, «on ne sait pas à quel moment les jeunes femmes n’ont plus eu l’air de jeunes femmes âgées ni quand la faux a pris place sur le mur du salon. Le givre aux fenêtres, en hiver, a disparu avec le double vitrage et, un beau jour, les vélos n’ont plus eu de dynamo», écrit en substance Dieter Bachmann dans le catalogue de l’exposition Aufbruch in die Gegenwart (En route vers le présent), qui se tient jusqu’au 28 février 2010 au Musée national de Zurich.
Ce que la photo a montré
Agée de bientôt 170 ans, la photographie suisse – ou en Suisse, devrait-on dire plus précisément – n’a pas encore trouvé ses exégètes. On connaît certes ses grands noms (Werner Bischof, Robert Frank), ses artisans pionniers (Albert Steiner, Gotthard Schuh) ou ses voyageurs invétérés (Ella Maillart, Nicolas Bouvier). Mais il reste aujourd’hui à raconter l’histoire de son arrivée, de sa diffusion, de la naissance de ses premiers ateliers et, surtout, ce qu’elle a montré de notre pays durant tout ce temps. Dans ce projet de longue haleine, le Musée national pose une nouvelle pierre à l’édifice. Récemment en effet, il a acquis quelque 30000 photographies issues du fonds de Ruth et Peter Herzog, célèbres collectionneurs bâlois. Un achat qui suit celui, en 1994, de près de 100000 clichés du même fonds et qui font de l’institution zurichoise une mine d’or sur l’iconographie helvétique. Bien qu’il reste une immense partie de ces archives à inventorier et à explorer, le Musée national commence à en tirer les premiers enseignements. Un des atouts majeurs de ce corpus est qu’il est l’œuvre – le terme est judicieux – d’un couple féru de photographies, qui collectionna sans tabou des pièces rares et hétéroclites. La majorité des clichés publiés dans le catalogue est d’ailleurs anonyme ou réalisée par des amateurs qui ont laissé à la postérité leurs images, mais pas leur nom.
Davantage aujourd’hui
Sur la centaine de tirages exposés, on voit l’arrivée de l’ère industrielle jusqu’au centre des Alpes, avec la construction des voies ferrées ou des barrages. On déniche des perles, comme celle intitulée Le bonheur du soldat, où un jeune troufion charmeur tient par les épaules deux donzelles effervescentes en pleine Mobilisation générale. Souvent, l’image en dit bien davantage aujourd’hui que lors de sa prise de vue. Ainsi, tel vêtement dévoile une certaine condition sociale, telle activité renseigne sur le niveau de vie de la population. «Au XIXe siècle, la photographie était réservée à une élite, dans une Suisse essentiellement agricole, où les paysans, les travailleurs, les employés sont peu représentés», analyse Peter Herzog dans sa contribution au catalogue. «Tout ce que ces images auraient pu montrer, c’étaient des conditions de vie extrêmement modestes, dont la représentation n’aurait eu d’intérêt ni pour les personnes concernées ni pour l’Etat.» Par chance, le fonds Herzog est parvenu à préserver quelques-unes de ces rares images, délaissées en leur temps et très éclairantes aujourd’hui. Comme celle de ces deux «buveurs» en Gruyère, datée de 1892. Attablé dans une pinte, un armailli hirsute toise, hagard, un photographe anonyme. A ses côtés, un homme cuve son eau-de-vie. Une image subversive, assurément dérangeante en son temps, qui évoque un siècle plus tard la réalité quotidienne de ces paysans, dont on ne connaît que peu de documents.
Romantique et univoque
A cette époque, on laissait les graveurs représenter «une image romantique et univoque de la Suisse, un jardin naturel peuplé d’armaillis dans leur costume traditionnel», poursuit le collectionneur. Grâce au geste «humaniste» du couple Herzog de verser sa collection dans une institution publique, reste maintenant à espérer que cette iconographie puisse être étudiée et qu’elle dévoile – enfin – de nouvelles facettes de la photographie suisse.
Zurich, Musée national, jusqu’au 28 février 2010. Infos: www.aufbruch.landesmuseum.ch.
Dieter Bachmann, Aufbruch in die Gegenwart, Limmat Verlag (textes en français, allemand et italien).
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| 10 décembre 2009 |


