Magali Noël
Souvenirs de Boris Vian,
homme de tous les talents
Poète, romancier, chanteur, ingénieur, trompettiste, Boris Vian a mené 1000 vies en quelques années. Alors que les célébrations se multiplient pour les cinquante ans de sa mort, Magali Noël se souvient de celui qui lui a écrit la chanson Fais-moi mal, Johnny.
Magali Noël: «Pour moi, Boris Vian était comme un grand frère, très protecteur, toujours prêt à m’écouter.»
Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny… Moi j’aime l’amour qui fait boum!» Nous sommes en 1956, Magali Noël a à peine 25 ans. Elle vient de rencontrer Boris Vian, qui lui écrit cette irrésistible chanson. Succès et scandale. Par la suite, elle est toujours restée proche de Vian et de son œuvre, tout en menant une brillante carrière de comédienne, au théâtre comme au cinéma, en particulier chez Fellini (La dolce vita, Amarcord…). Vivant entre la Provence, Paris et Fribourg (d’où vient son mari), Magali Noël vient de ressortir un double CD, reflet d’un concert donné en 1989 à Beausobre. Intitulé Regard sur Vian, il comprend des chansons et des extraits d’interview du génial chanteur, écrivain, trompettiste, dessinateur, ingénieur, disparu le 23 juin 1959, à 39 ans.
Cinquante ans après sa mort, Boris Vian reste-t-il toujours aussi présent pour vous?
Tout à fait. Je le chante avec la même joie et la même tendresse. Pour moi, il était comme un grand frère, très protecteur, toujours prêt à m’écouter. Notre rencontre a été étonnante: Vian m’avait entendue chanter dans le film Du rififi chez les hommes et il paraît qu’il avait aimé ma voix, aiguë et un peu voilée. Il a demandé à me rencontrer. Jacques Canetti, qui travaillait pour une grande maison de disques, m’a emmenée: «Bonjour monsieur.» «Bonjour mademoiselle, est-ce que vous seriez d’accord que je vous écrive quelques chansons?» J’étais très jeune, je le connaissais par sa réputation de Saint-Germain-des-Prés, je lui ai dit: «Mais oui, monsieur»… Et il m’a écrit Fais-moi mal, Johnny…
Comment avez-vous reçu cette chanson, qui est d’une audace incroyable? Comme une farce? Une provocation?
Une farce d’étudiant. Le jour de l’enregistrement, dans la cabine, les gars étaient tellement morts de rire que Vian s’est levé, est venu à côté de moi et m’a aidée à la chanter. C’est resté sur le disque… On voyait tous cette chanson comme une rigolade, sans imaginer qu’elle puisse être interdite… ce qui a été le cas! Ensuite, pour me moquer des radios, je la chantais ainsi: «Fais-moi mal, Johnny, Johnny, c’est censuré… fais-moi mal…»
Cette chanson n’occulte-t-elle pas un peu toutes les autres que vous avez interprétées?
C’est vrai que Vian m’en a écrit tellement d’autres, qui sont magnifiques… Mais les gens qui l’aiment vraiment prennent la peine de les écouter, que ce soit dans mes interprétations, dans celles de Reggiani ou d’autres. Ma chanson préférée, c’est Terre-Lune: «Quand j’en aurai assez d’entendre les enfants pleurer dans le noir / quand j’en aurai assez de voir les villes crouler sous les cendres / quand j’en aurai assez des larmes, des cris, du sang et du vacarme / quand j’en aurai assez du monde / à moi la lune blonde…» C’est une chanson sublime. Je l’ai chantée en spectacle: elle a un impact énorme.
On imagine Boris Vian comme un homme débordant d’idées, un peu loufoque: est-ce que cette image correspond à la réalité?
Tout à fait. Mais il était surtout gentil. Il avait une part très douce en lui. C’était un homme au grand cœur, disponible pour entendre ce qu’on voulait lui dire. Et archidoué: il était ingénieur, sorti de Centrale. Toutes les semaines, il écrivait dans le journal Jazz Hot: c’est là qu’il a commencé à jouer de la trompette, à 17 ans. J’allais de temps en temps l’écouter à Saint-Germain-des-Prés, il me faisait asseoir pas très loin de lui. C’était un trompettiste extraordinaire.
Avez-vous l’impression que les jeunes générations le connaissent et l’apprécient encore?
Quand je le chante, je sens que les jeunes sont très intéressés, qu’ils adorent Vian. Parce que chaque chanson est comme un petit acte où non seulement on chante, mais où on donne de son cœur, où on a envie que ça passe. Et ça passe, croyez-moi, beaucoup plus que certaines chansons qui font juste «zim-bam-boum»… Là, ça va loin: la chanson «à tous les enfants qui sont partis le sac au dos par un brumeux matin d’avril…» est sublime et continue à toucher les gens. C’est vraiment un très grand écrivain: L’écume des jours est le plus beau des romans d’amour.
A-t-il eu des descendants? On a souvent parlé de son influence sur Gainsbourg, pour l’amour du jazz, la provocation…
Honnêtement, je ne vois pas le rapport entre Gainsbourg et Vian. Je peux comprendre l’intérêt qu’on a pour Gainsbourg, pour sa personnalité, mais ils ne sont pas comparables. Et dans les plus jeunes non plus, je ne vois pas qui pourrait lui être comparé. C’est pour ça que je m’accroche à mon Vian…
On a dit parfois que sa frénésie s’explique par le fait qu’il se savait depuis longtemps malade du cœur…
Oui, c’est pour ça qu’il avait une soif débordante de tout ce que pouvait lui apporter la vie. Il avait une curiosité pour tous les arts. Il a épousé une femme merveilleuse, Ursula Kübler, qui était une immense danseuse: par elle, il a aussi découvert la danse.
Quels sont vos projets personnels?
A part la promotion pour ce disque, je prépare la reprise du Clan [n.d.l.r.: spectacle autour de Vian, Queneau et Prévert joué l’an dernier à Neuchâtel], un tour de chant et une pièce de théâtre de Carlos Fuentes. Je finirai avec celle-ci, parce qu’elle est adorable. Je dois jouer une vieille dame, et j’ai un problème: je n’ai pas un cheveu blanc! Je devrai mettre une perruque blanche. Ça fait drôle, à mon âge…
Magali Noël, Regard sur Vian, Disques Office�
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| 13 juin 2009 |


