Disques

Art Mengo, vingt ans de chanson discrète

 Loin des paillettes, Art Mengo sort régulièrement, depuis vingt ans, des albums pleins d’élégance. Avec Sujet libre, ce Toulousain discret dépasse ses ambiances mélancoliques habituelles pour s’ouvrir à une forme de légèreté.

Art Mengo: «J’ai préféré sortir du système et prendre les rames, passer mon temps à chanter, à faire des chansons…» Bernard Ayala

 

Voix doucement éraillée, mélodies et arrangements subtils, Art Mengo vient de sortir son huitième album. Avec une classe inchangée, Sujet libre révèle des facettes plus légères, plus ensoleillées. Il marque «vingt ans de douce présence» dans la chanson française de ce Toulousain à l’accent ensoleillé, qui préfère l’artisanat discret aux paillettes. Rencontre à l’occasion d’un récent passage à Lausanne.

 

D’où vient ce titre, Sujet libre? Correspond-il à l’idée de départ de l’album?

J’étais parti sur un autre concept, qui était d’évoquer la grande histoire à travers des historiettes. J’avais commencé par la chanson Ciao Wiedersehen, qui parle des femmes tondues à laLibération. Pour moi, c’était nouveau de parler d’autre chose que d’amour… Je pensais tenir un truc et j’ai fait Professeur Barnard, qui évoque l’Apartheid. Puis Randonnée en famille, une chanson plus personnelle: elle parle de mes parents, qui ont fui le franquisme, qui ont passé les Pyrénées à pied, avec ma sœur, et se sont installés à Toulouse.

Mais j’ai trouvé que l’album deviendrait un peu pesant, prétentieux. J’ai cassé le truc en faisant Bagatelle, qui est plus léger. J’ai alors envoyé des mails aux auteurs avec lesquels je travaille pour leur dire que je gardais ces trois chansons, mais que je laissais tomber ce concept. J’ai dit à Marie Nimier: sujet libre! En l’écrivant, j’ai su que j’avais trouvé le titre de l’album.

 

Comment collaborez-vous avec ces auteurs?

Je ne leur donne pas de thème et ils travaillent de leur côté. Ils ne sont pas nombreux: il y a Marie Nimier, Marc Estève et Thierry Illouz. Nous avons le même âge, les mêmes préoccupations. Quand je reçois des textes, je me fie à l’idée, à l’émotion qui passe et me donne envie d’éclairer les mots avec la musique. Par exemple, quand je reprends un texte d’Anna de Noailles, une phrase me donne envie de faire de la musique: «Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir.»

 

Depuis le précédent album, Entre mes guillemets (2006), il vous arrive d’écrire vos propres textes…

Peut-être aussi parce que ces auteurs me décomplexent, m’encouragent… Ça m’oblige à être un peu différent dans le quotidien, à me tenir en éveil intellectuellement et j’aime beaucoup ça. Contrairement à la musique, je peux le faire de façon ludique dans un train ou une chambre d’hôtel. Avec une feuille blanche et un stylo, je peux commencer à travailler sur une chanson.

 

Quel bilan tirez-vous de vos vingt ans de chanson?

Sur le plan personnel, j’ai l’impression de toujours lutter pour faire ce métier, qui est une mise en vitrine perpétuelle, alors que je suis plutôt introverti. Mais c’est une lutte qui me fait du bien, qui m’oblige à m’ouvrir. Sur le plan artistique, ça a été très intense, très riche. J’ai fait des albums avec des gens que j’admirais, comme Philippe Léotard. J’ai composé des chansons pour Jane Birkin, Henri Salvador, Maurane, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell… Comme je suis un passionné de musique, de studio, de technique, cette casquette de compositeur m’a beaucoup porté.

 

En 1989, vous avez démarré avec un tube, Les parfums de sa vie. Depuis, vous apparaissez peu dans les médias: était-ce un recul volontaire?

Au départ, on m’a proposé des tas de télés, de radios et j’ai tout fait. Ça marchait bien, mais je me suis rendu compte que ma vie, ce n’était pas les salles de maquillage ni savoir combien j’étais au Top 50… Dès le deuxième album, j’ai averti les maisons de disques que je ne voulais plus travailler ainsi. Que je préférais prendre les rames, passer mon temps à chanter, à faire des chansons, à être en studio, à faire des arrangements, à être sur scène. Et je suis sorti du système.

Bien sûr, commercialement, ça a été beaucoup plus dur, mais aujourd’hui, malgré tout, je tourne, les salles sont complètes, les disques se vendent… J’ai fidélisé un public, qui me suit depuis le départ et je n’ai pas fait que passer. Je viens des années 1980 et, à part Marc Lavoine, je ne vois pas vraiment qui est resté, parmi ceux qui sont apparus à cette époque. Sujet libre, c’était aussi une manière de dire que je ne suis pas dans les majors, que je fais ce métier à ma façon avec l’impression d’être libre.

 

Depuis quelques années, la chanson française a retrouvé le devant de la scène, avec la génération des Bénabar, Delerm…

Ils sont doués. J’ai l’impression que c’est des VRP: je les trouve hyper forts en interview, à l’aise partout… Il y a un truc qui m’espante! Ça doit être des mutants! C’est des enfants de la télé, qui ont intégré plein de choses. Mais avec les Bénabar, Delerm, je n’entends pas de mélodie, pas d’émotion. Un Benjamin Biolay me paraît plus intéressant, plus fouillé… avec un vrai traumatisme par rapport à Gainsbourg. Je suis un peu moins fan des petits jeunes, mais ils ne s’adressent pas à moi. J’ai bientôt 50 berges, donc Renan Luce ne me touche pas… Les filles, ces dernières années, ont été très inventives: Keren Ann, Camille, Emilie Simon, Jeanne Cherhal… C’est souvent des cycles et nous sommes clairement dans un cycle de filles.

 

Art Mengo, Sujet libre, Harmonia Mundi / Le chant du mondeσ.

 


 

 

Eric Buillard

26 novembre 2009