Bande dessinée

La folle histoire du monde

Jens Harder a une ambition: raconter la Terre comme une histoire inattendue, retracer les métamorphoses de la vie qui s’y est développée en 350 pages de bande dessinée. Un projet fou qui se place entre la science et l’art.

Chez Jens Harder, l'origine scientifique de la matière se mêle en un puzzle symbolique à la figure mythologique – autant créatrice que destructrice – du dieu hindou Shiva.

Une gageure. Ou l’œuvre d’une vie. Presque. Raconter en quelque 350 pages de bande dessinée l’histoire du monde, du big bang à l’apparition de l’homme. Jens Harder s’est lancé un défi à la fois scientifique et artistique. Le défi d’une vulgarisation poétique.

Quatorze milliards d’années jetées sur le papier, chaque ère géologique ayant sa propre bichromie, son identité de couleur. Un travail de titan pour retranscrire les différentes formes qu’ont su prendre la planète et la vie, leurs métamorphoses, leurs transformations. Jens Harder donne le cadre, les indices généraux. Entre ses mains, la complexité scientifique devient fluidité logique. Et l’histoire de la Terre se lit comme une aventure, même si, intrinsèquement, on en connaît déjà le prolongement.

Mais la force de son livre Alpha… directions tient en l’association permanente de la métaphore, du référent religieux et scientifique. Aux actions de la vie, à son évolution, Jens Harder confronte les constructions cognitives qui ont tenté de les expliquer, des mythologies aux premières connaissances empiriques. Il en résulte une osmose prégnante entre ce qui fut – ce que la science actuelle dit – et ce qui aurait pu être – les récits mythiques notamment.

Puzzle uniforme

Le Berlinois ose tous les mélanges symboliques. Il n’hésite pas non plus à tracer des analogies entre l’histoire de la planète et celle des hommes, faisant, par exemple, s’apparenter la destruction de la biosphère durant le Paléozoïque au déferlement moyenâgeux de la peste...

Le puzzle est pourtant tout à fait uniforme et immédiatement compréhensible. Jens Harder s’amuse en fait à décrire de nouvelles vies parallèles, comme un Plutarque original de la Terre et des hommes.

On comprend dès lors l’ambition de l’artiste, sa démesure. Mais aussi les pièges tendus: le catalogage, l’entassement de données à la façon d’un cimetière de voitures ou d’un cabinet d’amateur. Autant d’écueils qu’il a su éviter: son œuvre reste d’abord une bande dessinée, une histoire racontée qui sait appâter aussi bien les recalés de la science que les amateurs de fantastique.

 

Ivresse de l’infini

Le style de l’auteur du Leviathan, aux compositions entremêlées, aux dessins proches de la sérigraphie, lui procure une place à part dans le panorama actuel de la bande dessinée. Peu d’artistes travaillent autant l’aspect et l’impact général de chaque page. Il conduit la lecture de la structure globale des planches avant de s’imprégner de chaque case, qui n’en constitue qu’un atome. Jens Harder multiplie les strates de lecture iconographique, ajuste son microscope.

Cet Alpha… directions n’est que le premier – et volumineux – tome d’une ambition encore plus folle. Car, après le monde, Jens Harder va s’attaquer aux civilisations humaines (deux volumes sont d’ores et déjà prévus), puis, dans un troisième temps, au futur. L’Allemand va se transformer en prophète du devenir. L’attente n’en sera que plus longue.

 

 

 

 Jens Harder, Alpha… directions, L’An 2/Actes Sud

 


 

 

Romain Meyer

30 avril 2009