Disque
Johnny Cash, face noire du folklore américain
Quelques mois avant son décès en 2003, Johnny Cash enregistrait encore ce qui deviendra le sixième épisode de ses American recordings. Une sublime œuvre testamentaire sur la noirceur de l’être.
Publiés dès 1994, les six albums des American recordings marquent le retour flamboyant de Johnny Cash sur le devant de la scène.
Sur son lit de mort, Johnny Cash chante encore: «Ain’t no grave can hold my body down» (aucune tombe ne peut accueillir mon corps)! Jusqu’au dernier souffle, sa voix de baryton demeure ronde et chaude, dorée au Jack Daniel’s et au soleil du Tennessee. Quelques mois avant de rejoindre June Carter dans cet au-delà qu’il a tant supplié, il écrit encore les dernières pages de ses American recordings, son testament aux musiques américaines, dont le dernier épisode est sorti cette semaine.
En cinquante ans de carrière, Johnny Cash a publié tant de disques qu’il semble impossible d’en dresser la liste exhaustive. Pour qui ne connaîtrait pas l’homme en noir, ses six derniers suffiront largement à combler ce vide et à entrer dans le monde étrange que le film Walk the line a très bien retranscrit en 2005.
Seul avec sa guitare
Retour en 1994. A soixante ans passés, Johnny Cash pense voir sa carrière dans son rétroviseur. Jusqu’au jour où Rick Rubin, producteur barbu de Run-DMC, des Beastie Boys, de Slayer ou des Red Hot Chili Peppers lui propose d’enregistrer une douzaine de titres de son choix. Dans sa chambre, seul avec sa guitare et ses partitions, Johnny Cash reprend sans filet Leonard Cohen (Bird on a wire), Tom Waits (Down there by the train) ou Glenn Danzig (Thirteen). Ainsi qu’une poignée de ses propres compositions, dans des versions d’une aridité nouvelle.
L’accueil est d’emblée dithyrambique. Presque oublié quelques mois plus tôt, Johnny Cash remonte en haut de l’affiche et partage celle du Festival de Glastonbury avec Peter Gabriel, Radiohead, Blur ou Oasis.
Relecture personnelle
Six albums suivront durant la dernière décennie du Man in black. Accompagné d’un aréopage de musiciens de studio, dont les fidèles Mike Campbell et Benmont Tench (tous deux membres des Heartbreakers de Tom Petty), Cash empoigne le folklore américain à bras-le-corps et en donne une relecture aussi noire que personnelle, mais toujours avec une extrême intransigeance.
Dans Ain’t no grave, un air traditionnel, il montre encore davantage de nudité qu’à l’accoutumée. Sur le fil du rasoir, sa reprise de Redemption day (de Sheryl Crow) donne des frissons dans le dos, tout comme le mélancolique For the good times, de son compère Kris Kristofferson.
Comme à son habitude depuis qu’il a survécu aux pires abus de drogues, le chanteur rappelle inlassablement son attachement au Seigneur. A travers ses propres compositions (ici le salvateur I Corinthians 15:55) ou quand il ne s’attache pas à réciter l’entier du Nouveau Testament (disponible sur iTunes), de sa voix d’éternel crooner élégiaque.
De Dean Martin à Beck, en passant par U2, Will Oldham, Bruce Springsteen, Nick Cave, Depeche Mode ou Nine Inch Nails, les huitante titres des American recordings rappellent à quel point l’Amérique doit tout un pan de sa culture musicale à Johnny Cash. Et à quel point le chanteur offre en retour de poignants hommages à tous ceux qui le considèrent comme un père spirituel.
A l’inverse de l’activisme musical d’Alain Bashung au crépuscule de sa vie, celui de Johnny Cash se sera concentré davantage sur l’enregistrement que sur les concerts. Et si c’est sur scène que Bashung est venu dire à son public qu’il s’en allait, les dix chansons de chevet de Cash valent autant que le plus émouvant des adieux sur le quai d’une gare.
Johnny Cash, American VI: Ain’t no grave, American recordings
Trois temps forts de l’homme en noir
With his hot and blue guitar, 1957
le premier. Installé depuis 1954 à Memphis, Tennessee, Johnny Cash grave une poignée de 45-tours pour Sun records, le studio où ont été enregistrés les premiers Elvis Presley, Carl Perkins ou Jerry Lee Lewis. En 1957, il publie un album qui regroupe les tubes de cette période précoce, aujourd’hui encore parmi les sommets du rock’n’roll naissant. Ainsi, With his hot and blue guitar rassemble des standards comme I walk the line, Cry cry cry et évidemment Folsom prison blues, brûlot rockabilly, composé lorsqu’il était sergent de l’US Air Force en Allemagne. Ecrit au scalpel, profondément subversif («j’ai buté un type à Reno, juste pour le voir clamser»), il lui a été inspiré par un film documentaire sur la tristement célèbre prison californienne. Sans doute une des chansons les plus marquantes du folklore américain.
At Folsom prison, 1968
Le sommet. De la télé à la réalité, il n’y a qu’un pas, que Johnny Cash franchit le 13 janvier 1968. Accompagné de ses Tennessee Three, de June Carter (son épouse), de Carl Perkins (celui de Blue suede shoes) et des Statler Brothers, il donne un concert à la prison de Folsom. A 9 h et demie du matin, il balance comme un uppercut ses chansons aux centaines de prisonniers qui l’acclament en héros. Défilent Folsom prison blues, évidemment en tête de liste, mais aussi Cocaine blues, The wall ou Orange blossom special. Autant de perles noires, d’hymnes à la tristesse et à l’enfermement, qui confinent Johnny Cash dans le rôle de chanteur de l’Amérique des petites gens, des sans-grade, des sous-fifres. Et qui influencera trois générations de songwriters, de Springsteen à Palace Brothers.
American IV: The man comes around, 2002
La renaissance. Le quatrième épisode des American recordings est sans doute le zénith du projet. Toujours sous l’impulsion de Rick Rubin, Johnny Cash pousse le bouchon un cran plus loin. Dans des versions crépusculaires, il reprend la crème des musiques actuelles de Nine Inch Nails (Hurt) à Depeche Mode (Personal Jesus). Rendant hommage à tous les groupes qu'il a lui-même influencés, il chante en duo avec Nick Cave I’m so lonesome I could cry, d’Hank Williams. Assurément la chanson la plus triste de tout le répertoire américain. Sans parler des sublimes reprises des Beatles (In my life), Simon & Garfunkel (Bridge over trouble water) ou Sting (I hung my head). Cinquante ans après ses débuts, Johnny Cash gagne l’estime artistique qui l’a boudé toute sa carrière. Enfin…
|
|
| 25 février 2010 |


