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Alain Favarger

Extases rebelles

L’Aire / 268 pages

 

Livre après livre, Alain Favarger affine un style, voire un genre à part. Entre la chronique, le carnet, les réflexions intimes. Dans Extases rebelles, le chroniqueur littéraire de La Liberté évoque ces moments où une rue, une ville, un tableau, une lecture ou un but de Maradona, vous emporte, vous transporte. Vous fait voir le monde différemment. L’art, la beauté, comme une résistance: contre «la muflerie des idoles cousues d’or des shows tonitruants et du vedettariat international», écrit-il dans la préface, il se propose de céder «au recueillement devant le mystère de la vie, à ce murmure d’éternité dans le vertige de nos voluptés éphémères».

En brefs chapitres passent ainsi des réflexions sur Pasolini, Dickens, Tarkovski, Erasme, Rilke, Kafka, Nan Goldin et tant d’autres. Des lieux aussi, comme la Toscane, Prague, l’Ecosse… Et toujours cette prose élégante, au rythme lent, comme une marche méditative. EB

 

 

David Foenkinos

LA DÉLICATESSE

Gallimard

Une histoire d’amour qui se termine abruptement. Suivie d’une deuxième, entre une femme malheureuse et un homme au physique ingrat. Il fallait du courage à David Foenkinos pour s’attaquer à une histoire aussi banale. Mais l’auteur du Potentiel érotique de ma femme a un atout: un ton décalé qu’il cultive avec gourmandise.

On retrouve cet humour raffiné ou absurde dans les notes (hilarantes) comme dans les apartés de type miscellanées. Du genre: «Résultats de ligue 1 le soir où Charles comprit qu’il ne plairait jamais à Nathalie.» C’est drôle, inattendu et permet de compenser les (rares) traits un peu faciles, comme «en véritable concierge, mais sans l’élégance du hérisson» ou «elle roula de plus en plus vite, sur les petites routes, disant bonjour à la tristesse». Et la chute, superbe d’ambiguïté, achève de convaincre. EB

 

Elsa Flageul

J'ÉTAIS LA FILLE DE FRANCOIS MITTERRAND

Julliard

A dix ans, Louise a une révélation. En voyant François Mitterrand lors d’une cérémonie au Panthéon, elle n’a plus aucun doute: elle est sa fille. Un secret qu’elle ne révélera qu’à sa meilleure amie. En tout cas pas à celui qui se dit son père, séparé de sa mère et si maladroit avec Loulou.

L’enfance et ses rêves, le divorce, l’hospitalisation d’une fillette, les liens père-enfant: Elsa Flageul risquait de tomber dans la mièvrerie, avec ce bref premier roman. J’étais la fille de François Mitterrand évite cet écueil. Sa langue va à l’essentiel et permet au lecteur de s’attacher à cette Loulou, qui préfère imaginer sa vie, et à ce père qui ne sait montrer son amour. C’est un peu léger, mais tendre et bien observé, à l’image de cette question qui résume les relations père-fille difficiles: «Comment peut-on être si semblables sans jamais réussir à s’accorder?» EB

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Louis Fournier

OÙ ON VA PAPA?

Stock

Il a travaillé avec Desproges, a signé des ouvrages entre humour, absurde et provocation. Jean-Louis Fournier parle pour la première fois de deux de ses enfants, Thomas et Mathieu. «J’ai joué à la loterie génétique, j’ai perdu», lâche-t-il. Parce que ses fils sont différents. Handicapés, ils ont «de la paille dans la tête». En textes brefs, cet excellent Où on va papa? (phrase que Thomas répète inlassablement) laisse défiler les sentiments de leur père.

Avec une lucidité et un humour noir ravageurs, Jean-Louis Fournier ne cache rien de ses colères, de ses jalousies face aux enfants dits normaux, du sentiment d’injustice et de culpabilité que ressentent les parents de handicapés. Il se rassure en se disant qu’on ne les embêtera jamais à l’école («ils n’iront jamais à l’école») et répond «les enfants handicapés, j’ai déjà donné», à ceux qui lui demandent de l’argent dans la rue. C’est à la fois terrible et irrésistible. Parce que l’humour est «la seule façon que j’ai trouvée de garder la tête hors de l’eau». EB

 

 

 

 

David Foenkinos

QUI SE SOUVIENT DE DAVID FOENKINOS?

Gallimard

 

Ce titre est un coup de maître. Et le texte qui suit tient ses promesses. Mêlant habilement fiction et autobiographie, David Foenkinos s’interroge avec humour sur les mystères du succès et de la création. Auteur du Potentiel érotique de ma femme, il ne comprend pas pourquoi les choses ont ensuite mal tourné: «Depuis ce succès qui s’efface des mémoires, j’ai publié quatre autres romans et tous sont passés inaperçus.» Voilà bien de quoi s’interroger sur les raisons de ce désintérêt médiatique. David Foenkinos le fait avec humour, un sens de l’auto-ironie et de la formule réjouissant. Son livre prend un autre tour dès qu’il a une illumination: une grande idée pour un futur grand roman. Qui s’évanouit aussitôt. «Je priais maintenant pour qu’elle n’aille pas se réfugier ailleurs, dans un pays riche, chez Marc Lévy ou Dan Brown.» Dans une forme d’enquête irréelle, le voici à la recherche improbable de cette idée, qui situe le roman sur un autre plan, celui de la recherche désespérée de l’inspiration. C’est drôle et assez brillant, malgré une fin un peu trop attendue. Eric Bulliard

 

Eric Fottorino

BAISERS DE CINÉMA

Gallimard

Le narrateur, avocat, est le fils d’un éclairagiste de cinéma, qui a travaillé avec les plus grands réalisateurs, en particulier ceux de la Nouvelle Vague. Il ignore tout de sa mère: «Peu avant sa mort, [mon père] me confia que je devais mon existence à un baiser de cinéma.» Il la recherche parmi les actrices de l’époque, hante les salles obscures pour détailler les films de Malle ou de Truffaut. C’est là qu’il rencontre Mayliss: «Cette femme derrière moi incarnait la lumière.» Histoire d’amour, de quête paternelle, hommage au cinéma et aux magiciens de la lumière, Baisers de cinéma brille aussi par son atmosphère d’étrangeté, de flou irréel. Directeur du Monde depuis juillet, Eric Fottorino poursuit avec un des thèmes qui lui est cher, la quête des origines. Après l’excellent Korsakov (2004), il confirme surtout son talent à mêler avec tact limpidité de l’écriture et mystère feutré. Eric Bulliard

 

 

Isabelle Flükiger

L’ESPACE VIDE DU MONSTRE

L'Hèbe

 

Ses deux premiers livres, Se débattre encore (2004) et, surtout, Du ciel au ventre (2003) révélaient le talent d’Isabelle Flükiger. Avec L’espace vide du monstre, la jeune Fribourgeoise franchit un cap. Non seulement elle signe son meilleur ouvrage, mais aussi un des très bons romans sortis cet automne en Suisse romande. L’espace vide du monstre se fonde sur la banalité. Celle de ce personnage central, cette Louisa qui aimerait tant être exceptionnelle, drôle, belle… Mais non. Elle doit se contenter de notes moyennes à l’Université, et de se faire draguer par des lourdauds. Dans les bars, on ne la remarque pas, contrairement à ses copines. Sauf ceux qui la trouvent trash, qui pensent: «Elle en a rien à foutre de rien, elle est libre.» Son copain l’aime, sa mère l’adore: pas suffisant pour la sortir de sa grisaille. Alors Louisa décide de prendre les choses en main. Dans l’alcool et la déprime, elle dérive vers une violence impitoyable. Cette histoire d’une folie croissante, Isabelle Flükiger l’écrit avec une sécheresse impressionnante. Au scalpel. Son style claque, froid, implacable. Ce qui rend d’autant plus prégnante l’horreur. Si les dialogues paraissent un peu moins convaincants, Isabelle Flükiger maîtrise en revanche de manière très efficace le rythme, les changements de narrateurs. La force de L’espace vide du monstre, c’est aussi cette description pertinente de la relation mère-fille, et, avant tout, ce portrait sans concession d’une jeune femme dont personne ne devine le désespoir. D’autant plus efficace que cette Louisa pourrait être votre voisine, votre camarade de classe, tant la description de ses angoisses, de ses frustrations, sonne juste. Et ce regard acéré n’est franchement pas rassurant sur notre société à la dérive. EB