Par ordre alphabéthique

A | B | C | D | E | F | G | H | I | J | K | L | M | N | O | P | Q | R | S | T | U | V | W | X | Y | Z

 

Erri De Luca

Le jour avant le bonheur

Gallimard / 144 pages

Ancien ouvrier d’usine, chauffeur de camions, maçon, Erri De Luca est aujourd’hui l’un des plus grands écrivains italiens. Et il est au sommet de son art, comme le démontre Le jour avant le bonheur. Ce roman initiatique trace aussi un magnifique portrait, en filigrane, de Naples, ville natale de l’écrivain, aussi adorée que détestée.

Le narrateur, orphelin, vit avec don Gaetano, concierge d’immeuble. L’adolescent découvre la vie, l’amour et le secret de ses origines, au cœur de Naples, qui, dans cet après-guerre, garde les plaies des bombardements. Au-delà de l’histoire, Erri De Luca confirme son extraordinaire capacité à transcender le banal par la force de ses images. «Dehors, le vent détachait le blanc de la mer et le répandait par terre. C’était un lancer de riz sur des mariés.» Et ce talent pour donner de la profondeur, sans lourdeur faussement philosophique: «J’ai appris ainsi qu’on oublie le bonheur le jour après.» EB

 

 

 

La Revue de Belles-Lettres

RBL (FIN ET SUITE)

 

A l’heure où d’aucuns prennent les rappeurs pour des poètes, cette revue apparaît plus indispensable que jamais. Pour parler de poésie et démontrer sa vitalité en Suisse romande. Fondée à Genève en 1836, La Revue de Belles-Lettres se trouve à un tournant: après vingt ans à sa tête, Olivier Beetschen passe la main à un quatuor, dont fait partie le Fribourgeois David Collin, journaliste et écrivain.

Pour ce numéro spécial, Olivier Beetschen a voulu exprimer sa «gratitude aux amis, poètes, écrivains, critiques et artistes, qui ont donné tout son sel à l’aventure». Sous-titré «Fin et suite», ce numéro offre un menu aussi copieux que prestigieux, avec des auteurs comme Michel Butor, Jacques Réda, Yves Bonnefoy, Jacques Chessex, Jean Roudaut…

On y croise aussi la fine plume des poètes romands: Frédéric Wandelère, Pierre Chappuis, Pierre Voélin, Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jean-Dominique Humbert, José-Flore Tappy, Patrick Amstutz… Et des proses de Jean-Marc Lovay, Pierre-Yves Lador ou Antonin Moeri, des clins d’œil à Adrien Pasquali, Nicolas Bouvier et Jean-Georges Lossier, des traductions, par exemple de Pasternak par Marion Graf…

La RBL donne ainsi un état des lieux foisonnant de la littérature actuelle, romande essentiellement. Une ouverture indispensable: «Rien n’est pire que d’écrire en vase clos, courbé sur son nombril ou son cénacle, refusant de poser les yeux ailleurs que sur sa propre ritournelle», écrit Olivier Beetschen dans son texte liminaire.

A noter en outre qu’Olivier Beetschen reçoit ce samedi le Prix Edouard Rod 2010. Un prix créé par Jacques Chessex, qui a encore pu choisir les lauréats de cette édition. Il est récompensé pour son recueil de poèmes Après la comète. Jil Silberstein est colauréat pour son récit Une vie sans toi. EB

 

 

 

Luc Lang

ESPRIT CHIEN

Stock / 272 pages

 

Dante Buzzati n’en démord pas. Ce graphiste a hérité d’une petite propriété familiale à Neuilly, là où des promoteurs aimeraient construire une thalasso, un casino, enfin quelque chose qui rapporte. Et sa nouvelle voisine, elle, veut bâtir des boxes à voitures. Ce brave Dante va user de stratagèmes pour la convaincre qu’il vaut mieux y installer un centre canin. Un de ces endroits mystico-spirituels où l’on soigne les karmas et les corps éthériques des chiens…

Satire délirante des dérives de la société, Esprit chien passe du burlesque au loufoque, de la farce à l’amertume. Révélé au grand public en 1998 par Mille six cents ventres, Luc Lang s’amuse autant avec ses personnages (où l’on croise l’acteur Jean Nero, Nicolas et Cecilia…) qu’avec les mots, dans un style haché, enlevé. Au risque d’en faire trop. Pas grave, au moins, on a bien rigolé. EB

 

 

 

Frédéric Lasaygues

WALTHER ET MOI

Julliard / 180 pages

 

«Ecrivain vieillissant», Paul Behant a fait une étrange découverte, dans les malles de sa mère: un revolver en état de marche, datant de la Seconde Guerre mondiale. Placée dans une maison de retraite, la mémoire vacillante, la vieille dame ne peut ou ne veut pas s’expliquer. Paul va tirer les fils de ce passé qui lui est inconnu, chercher les raisons qui ont poussé sa mère à s’armer.

Frédéric Lasaygues navigue entre humour et gravité, légèreté, tendresse et questions existentielles. La relation du narrateur avec sa mère touche par sa justesse, et ce personnage de dame âgée, qui voit sa vie s’enfuir dans les brumes de la vieillesse, est particulièrement émouvant. Quant à la révélation de ce passé, elle pourrait ressembler à une grosse ficelle s’il n’y avait cette lettre finale, poignante. Un agréable roman, attachant.  EB

 

 

 

Justine Lévy

MAUVAISE FILLE

Stock/ 208 pages

 

Avec Rendez-vous et Rien de grave, Justine Lévy s’est imposée comme une représentante incontournable de l’autofiction. Soit une des tendances les moins intéressantes de la littérature actuelle. Mauvaise fille poursuit dans cette veine qui lui réussit si bien. La narratrice voit sa mère se mourir d’un cancer, alors qu’elle-même attend un enfant. Justine Lévy réussit un touchant portrait de cette femme libre, cette ancienne beauté qui a brûlé sa vie. Les ébauches de réflexion sur la culpabilité, sur le deuil, la maternité touchent également juste. Le tout écrit d’une plume qui se veut directe, mais se révèle surtout fade. Et l’on peine à trouver un intérêt à ces visites chez le gynéco, ces lessives, ces autoflagellations… Mais Mauvaise fille figure depuis des semaines parmi les meilleures ventes en France: il y en a donc qui aiment. Grand bien leur fasse. EB

 

 

 

Michel Layaz

CHER BONIFACE

Zoé

Très délicat, le roman humoristique: si le rire tombe à plat, tout s’effondre. Ce risque, Michel Layaz (Fribourgeois installé à Lausanne) le prend à bras-le-corps dans Cher Boniface, avec plus d’aplomb encore que dans La joyeuse complainte de l’idiot. Son atout: le goût des mots et des jeux de langage. Ce brave Boniface a une noble ambition: cultiver sa paresse et surtout ne pas travailler. Jusqu’à sa rencontre avec Marie-Rose, qui le pousse à trouver un emploi. Le voici couchettiste à la Compagnie des Wagons-lits. Et Michel Layaz de se lancer dans un bref roman plein de verve, égratignant aussi bien les blogueurs anonymes que les pontifiants directeurs d’école d’art, les politiciens «venimeux» (un certain Christian Brochet…) ou tous ces gens qui rêvent d’un «chez nous à nous», de «petites villas jolies-jolies laides à mourir…» Une satire un brin caricaturale (comme le veut le genre), mais jubilatoire de ce pays où «être un grand homme, c’est être un homme moyen». EB

 

 

 

 

 

 

 

Thierry Luterbacher

LE SACRE DE L'INUTILE

Bernard Campiche

Dans une littérature romande souvent bien sérieuse, ce n’est pas fréquent de lire un roman aussi léger, frais, souriant. Installé à Romont (pas en Glâne, mais dans le Jura bernois), Thierry Luterbacher invite à un voyage rocambolesque avec Le sacre de l’inutile. Sur les pas de Raoul Latraviole, loser magnifique, que rien ne semble atteindre. Qui s’acharne aux activités sans but (poseur de cailloux ou faiseur de brouillard par exemple) surmontant les embûches par sa joie de vivre.

Dans ces années septante colorées, Raoul vit en communauté (celle «des gugusses»), prend la route (notamment pour l’Afghanistan et de préférence avec un joint aux lèvres), se met à la peinture, se fait larguer par ses copines. Ce naïf bienheureux se relève de tous les coups du sort et suit le principe de son père: «C’est tellement plus beau quand c’est inutile.» Une revigorante leçon d’insouciance. EB

 

 

 

 

 

 

Gaston Leroux

ROMANS MYSTÉRIEUX

Omnibus

De Gaston Leroux (1868-1927), on connaît le journaliste Rouletabille et le forçat Chéri-Bibi. Ou ses ouvrages les plus souvent adaptés: Le mystère de la chambre jaune et Le fantôme de l’opéra. Romans mystérieux permet de redécouvrir ce dernier et propose deux récits plus rares. Avec Le roi mystère, Gaston Leroux rend hommage au Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, écrivain pour lequel il voue la plus grande admiration. Tiré d’un fait divers, ce texte entraîne le lecteur dans les bas-fonds de Paris, à la poursuite d’une terrible vengeance. Mystère et machination sont aussi au menu du Secret de la boîte à thé, un fascinant texte posthume. Par son écriture sobre et énergique, Gaston Leroux s’était imposé de son vivant comme un prince de l’aventure et du suspense. C’est l’occasion de lui redonner ce titre mérité. RM

 

 

 

 

 

Frédéric Lamoth

ORION

Bernard Campiche

 

Après La mort digne (2003) et Les sirènes de Budapest (2004), Frédéric Lamoth poursuit avec Orion, une œuvre marquée par la mémoire, les souvenirs, et un travail sur la construction de son récit. Pris entre un métier alimentaire dans la pub et son désir d’être écrivain, le narrateur s’est installé dans un hôtel genevois. Il observe les clients, fait connaissance avec un vieux professeur aveugle, qui ne tarde pas à disparaître. Il a laissé derrière lui une serviette, avec «un monceau de paperasse». Des notes, des lettres, des extraits de textes anciens, qui font remonter le narrateur au temps des rois burgondes.

Il plane dans ces pages une odeur de mystère, d’incertitude. Parce que Frédéric Lamoth use de non-dits, de suggestions. Ce qui ajoute un charme à cette étrange histoire… et à notre histoire, ce «courant qui se perpétue». Malheureusement, à moins d’être passionné des Burgondes et du Haut Moyen Age, les parties historiques paraissent moins convaincantes. EB

 

 

Virginie Linhart

LE JOUR OÙ MON PÈRE S'EST TU

Seuil

 

Dans la masse des ouvrages qui paraissent sur Mai 68, celui de Virginie Linhart sort du lot. La thématique est proche, mais l’angle différent: l’auteure évoque son père, Robert Linhart. Il y a quarante ans, il était l’une des figures marquantes de ces années de révolte. «Malheureusement, écrit-elle, il en est aussi l’une des figures les plus marquées.» Philosophe et sociologue, Robert Linhart fait partie de ces intellectuels qui ont choisi de travailler en usine. Une expérience que cette tête pensante du maoïsme en France a retracée dans son livre L’établi. Par la suite, il s’est enfermé dans un mutisme que sa fille aborde avec pudeur, avec des va-et-vient entre ces années folles et aujourd’hui. Virginie Linhart enquête auprès des proches de son père et des enfants de diverses figures de ces années d’utopie. Une manière intelligente et touchante de découvrir de l’intérieur les rêves révolutionnaires et leurs conséquences. EB

 

 

 

 

 

 

 

 

Catherine Lovey

CINQ VIVANTS POUR UN SEUL MORT

Zoé

 

Il y a trois ans, Catherine Lovey signait un premier roman remarqué, L’homme interdit, empli de mystères, baignant dans une atmosphère étrange, malgré la sobriété de l’écriture. Des qualités que l’on retrouve dans Cinq vivants pour un seul mort. Un roman assez fascinant, très prenant dans sa façon d’assumer l’incertitude et le bizarre.

Jean, le narrateur, vient de perdre son meilleur ami: promoteur immobilier, Markus Festinovitch s’est suicidé. Jean découvre alors que Markus s’appelait en fait Peterssen-Mink. Il décide de partir à la recherche de son frère, en Finlande. Dans le froid de l’hiver scandinave, dans ces nuits qui n’en finissent pas, il rencontre une petite fille hospitalisée. Pas de doute: Catherine Lovey a un ton qui lui est propre, une manière de captiver en laissant flotter le lecteur au-dessus de la frontière entre la réalité et la folie. Un régal. EB

 

 

 

 

 

Michèle Lesbre

LE CANAPÉ ROUGE

Sabine Wespieser

 

La narratrice est partie à la recherche de Gyl, un ancien amour, installé sur les rives du lac Baïkal. Dans le Transsibérien, au fil des rencontres et des paysages, elle se souvient de leur relation, de leurs rêves révolutionnaires. Ses pensées voguent aussi vers Clémence, une vieille dame de ses voisines, à qui elle fait régulièrement la lecture. Et qui doit l’attendre sur son canapé rouge.

Michèle Lesbre a un talent précieux: celui de faire briller des instants en apparence banals. Elle dépasse le simple roman de voyage pour tisser un récit limpide, dans un va-et-vient entre la Russie profonde et Paris, entre le présent et le passé, entre l’amour et l’amitié. Avec son sens du rythme, elle parvient en outre à instiller mélancolie et nostalgie, références littéraires et culturelles, sans jamais se montrer pesante. Une réussite, pleine de subtilité. EB