Délinquants mineurs dans le canton

La récidive en augmentation

Le criminologue veveysan Gaël Aubert s’est penché sur la délinquance des mineurs dans le canton de Fribourg, mettant en évidence une augmentation de la récidive de 10% en huit ans. Le point sur son étude à l’heure où se tient le procès des adolescents impliqués dans le viol collectif de Bulle.

 

«En 2005, les mineurs multirécidivistes ont été particulièrement actifs», relève Gaël Aubert dans son étude

La délinquance des mineurs dans le canton de Fribourg. Un sujet sur lequel s’est penché en 2006 le criminologue veveysan Gaël Aubert, pour la Chambre pénale des mineurs (CPM). Les conclusions de son étude? Si le nombre de délits augmente chaque année, le nombre de mineurs incriminés n’augmente pas proportionnellement. Le procès des adolescents impliqués dans le viol collectif de Bulle (verdict dans notre édition de samedi) est l’occasion de faire le point sur son étude.

– Quels résultats de votre étude vous ont le plus surpris?

Le fait qu’aussi peu de mineurs concentrent autant de délits! Avant on connaissait très peu la récidive, aujourd’hui, la mode est à la multirécidive.

– La délinquance serait-elle devenue un moyen de se valoriser?

Je ne parle pas d’une mode dans le sens positif, bien que la population des mineurs soit très influençable. Mais plutôt dans le sens de quelque chose qui devient systématique. Plus de quatre dossiers sur dix (43,6%) ouverts en 2005 à la CPM concernaient des récidivistes – dont plus d’un tiers comptabilisaient au moins deux antécédents – contre 34,9% en 1997. Ce qui représente une augmentation de la récidive d’environ 10%. Il est important de rétablir cette vérité, car l’opinion publique a tendance à mettre tous les jeunes dans le même panier. L’explication selon laquelle la hausse des condamnations de mineurs reflèterait une hausse de la délinquance est trop simpliste.

– Sans compter que plus de dénonciations ne veut pas for-cément dire plus de délits, comme le montrait en 2005 une étude de criminologie de l’Uni de Lausanne…

Effectivement. Tous les délits ne sont pas reportés. Le battage médiatique autour de délits de violence, comme ceux d’ordre sexuel, qui se sont déroulés à Bulle et à Schmitten, contribue peut-être à faire prendre conscience aux gens qu’il faut dénoncer systématiquement ces délits. Ce qui n’avait pas lieu auparavant, puisque c’était le modèle éducatif plutôt que pénal qui primait.

 

– D’autres facteurs contribuent-ils à cette hausse des dénonciations?

Le fait qu’il y a toujours plus de choses à dénoncer dans notre pénalité moderne, ce qui occasionne plus de délits, explique aussi l’augmentation du nombre de dénonciations. Et il y a de plus en plus de contrôles, le système policier se développant. Prenez l’exemple des TPF qui ont mis en place leur propre système de contrôle en 2000. Evidemment, ça fait exploser les statistiques! Ce pan-là fait aussi que la délinquance des mineurs est faussement exagérée.

 

– La faute aux multirécidivistes qui concentrent toujours plus de délits à eux seuls!

Tout à fait. Je me suis centré dans mon étude sur les récidivistes et particulièrement les multirécidivistes, puisqu’il m’est apparu que c’était eux qui faisaient véritablement pencher la balance. En 2005, les multirécidivistes ont été particulièrement actifs. Ils ont accumulé en moyenne plus de 14 délits en trois ans, soit environ cinq de plus que leur vis-à-vis en 1997. De même, si un délit sur deux commis en 1997 est l’œuvre de récidivistes, ce rapport est passé à deux sur trois en 2005. Dont 40% sont commis par des multirécidivistes.

 

– Le nombre de mineurs auteurs de leur premier et unique délit reste stable: quelque 140 délits primaires parmi un échantillon de mineurs condamnés par la CPM en 1997 et 150 en 2005. Mais qu’en est-il de la nature de ces délits?

Il y a une diversification des délits. Autrefois plutôt liés aux stupéfiants, au vol et aux contraventions routières, ils sont aujourd’hui moins spécialisés. Avec l’apparition de délits qui n’étaient pas commis auparavant, comme ceux d’ordre sexuel et de violence contre les autorités.

 

– Vous ne parlez pas des ressortissants étrangers, qui représentent 17% des mineurs dans le canton et un tiers des infractions dénoncées à la justice pénale. La multirécidive peut-elle s’expliquer par une mauvaise intégration?

Bien sûr. C’est une problématique que j’ai préféré éluder dans mon étude, par défaut de temps. Mais c’est une grande question. Toute une partie de ces populations étrangères souffrent effectivement d’un problème d’intégration, d’où l’effet de bande. Et c’est cyclique. J’aurais pu croiser le nombre de délits par rapport à la nationalité. Mais je ne sais pas si cela aurait été très probant du fait de mon petit échantillon.

 

– La récidive en augmentation de 10%. Ce taux peut-il être interprété comme un manque d’impact des actions de médiation et de conciliation menées pas la CPM?

Attention! Quand on parle d’indice de récidive en criminologie, cela correspond aussi à l’indice d’un système où la police et la justice sont performants. Le juge Lachat ne sera peut-être pas d’accord avec ça (lire ci-dessous), mais plus il y a de récidives, plus la police et la justice font bien leur travail. Quant à la conciliation et à la médiation, il serait intéressant d’y recourir plus systématiquement. En effet, elles permettent non seulement un traitement efficace et rapide de dossiers, mais elles confrontent directement le jeune avec sa victime. Le délinquant est appelé à se responsabiliser, l’idée sous-jacente étant qu’il intériorisera les règles et valeurs morales par l’apprentissage avant la contrainte.

 

Un rêve de «profiler»

Gaël Aubert a 26 ans et un curriculum vitae qui tient déjà difficilement sur deux pages! Après sa licence en sciences sociales à l’Université de Lausanne en 2004, le natif de Granges opte pour un master en criminologie à l’Université de Louvain-la-Neuve: «Pour la réputation de l’école, à l’avant-garde au niveau européen.»

Lorsqu’il rentre en Suisse en 2005, il éprouve quelque peine à valoriser sa formation, «les criminologues n’étant pas du tout utilisés par rapport à la Belgique où il y a vraiment une histoire de la criminologie.» Il met à profit ses connaissances. Auprès de la Chambre pénale des mineurs entre janvier et mai 2006. Puis au sein de la Police criminelle genevoise, en tant qu’analyste criminel opérationnel et stratégique. Il travaille notamment sur le crime organisé géorgien. Jusqu’à être engagé comme conseiller de probation pour le canton de Vaud en février dernier. S’il est très motivé par son travail de suivi de détenus en libération conditionnelle, Gaël Aubert espère un jour décrocher un emploi au sein de la Police fédérale. A voir la détermination de ce sportif – sacré par deux fois champion suisse de judo – on se dit qu’il ne devrait pas tarder à vivre son rêve de profiler.

 

 

 

Claire-Lyse Pasquier
30 août 2007