Jeudi 30 août 2007
Poissons contaminés, pêche interdite
La Sarine victime de pollution
Le Conseil d’Etat interdit la pêche à titre préventif sur le tracé de la Sarine entre les barrages de Rossens et de Schiffenen ainsi que dans la Gérine inférieure. Des analyses ont révélé une contamination des poissons. La santé de la population n’est pas mise en danger, assurent les autorités sanitaires cantonales. Du côté des pêcheurs, c’est la consternation. Le lac de la Gruyère est épargné par la pollution.
En aval du barrage de Rossens, la pêche est interdite à titre préventif. Le lac de la Gruyère est épargné par la pollution
La mesure est exceptionnelle. C’est la première fois en Suisse qu’un canton interdit l’exercice de la pêche sur près de 40 km de rives et de cours d’eau. «Nous payons le prix d’une certaine insouciance et ignorance en matière environnementale des années 1950, 1960 et 1970», a commenté hier le conseiller d’Etat Pascal Corminboeuf lors d’une conférence de presse pour annoncer «une contamination importante» de la Sarine. En cause: la décharge de La Pila, située juste derrière l’usine d’incinération de la Saidef, à Châtillon, sur la commune d’Hauterive. En fonction depuis 1952, elle a servi à entreposer les déchets ménagers notamment de la ville de Fribourg, et des déchets industriels du Grand-Fribourg. A l’époque, ces sites n’étaient pas sous surveillance comme aujourd’hui. La décharge a été fermée en 1973.
Actuellement, l’ancienne décharge est recouverte de forêts. Difficiles d’accès, les bois en pente de La Pila sont dépourvus de chemin piétonnier. C’est un cul-de-sac, dans un méandre de la Sarine.
Substance interdite Les PCB sont des mélanges industriels fabriqués et utilisés à partir des années 1930 pour leurs propriétés isolantes. Ils servaient notamment à fabriquer des transformateurs électriques, mais entraient aussi dans la composition de la peinture. Les PCB sont interdits en Suisse depuis 1986.
En raison de leur grande stabilité physique et chimique, de leur faible biodégradabilité et de leur forte lipophilie, les PCB s’accumulent dans les tissus graisseux des animaux, notamment des poissons. L’alimentation constitue la principale voie de contamination.
Les poissons à l’œil Raison pour laquelle les poissons ont été mis sous surveillance. Entre fin avril et juillet, des prélève-ments par pêche électrique de diverses espèces ont eu lieu entre le barrage de Rossens et le pont de Berne, à Fribourg. Des truites ont été plus spécialement examinées pour constater leur état sanitaire. Les résultats obtenus ont révélé des teneurs de PCB de type dioxine (cPCB) comprises entre 2 et 96 picogrammes (soit un milliardième de milligramme) équivalents toxiques par gramme de chair fraîche. Si la Suisse n’a pas fixé à l’heure actuelle de valeurs limites pour ces substances, la valeur maximale en vigueur en Europe depuis 2006 pour la somme des dioxines, des furannes et des PCB de type dioxine est de 8 picogrammes par gramme de chair fraîche. Dix-sept échantillons présentaient une valeur égale ou supérieure à cette valeur maximale, indique le chimiste cantonal Jean-Marie Pasquier: «Ces résultats révèlent donc une contamination importante des poissons par les cPCB. Les teneurs en dioxines et furannes sont, par contre, clairement en dessous des normes fixées.»
Santé publique La santé de la population n’est pas mise en danger par cette pollution aux cPCB, a rassuré hier la conseillère d’Etat Anne-Claude Demierre. En interdisant la pêche sur une partie de la Sarine et de la Gérine inférieure, le canton agit à titre préventif, insiste la directrice de la Santé: «Aucun risque n’est encouru par les consommateurs.»
Un risque potentiel pour la santé humaine existerait en cas de consommation, durant la vie entière, de poissons avec des teneurs en cPCB dépassant les normes. Médecin cantonal, le Dr Chung-Yol Lee souligne qu’il est difficile de savoir ce que seraient les effets à long terme d’une telle substance sur la santé d’un être humain. Des accidents industriels au Japon ont eu pour conséquence une hausse des cancers du foie.
Pêche interdite Comme première mesure d’urgence, le Conseil d’Etat a interdit mardi la pêche entre les barrages de Rossens et de Schiffenen ainsi que dans la Gérine inférieure avec effet immédiat. L’interdiction reste en vigueur jusqu’au 1er janvier 2008. Vu la grande stabilité physique et chimique des agents polluants, cette interdiction pourrait se prolonger. Par mesure de précaution, l’interdiction de pêcher a été étendue au lac de Schiffenen. Le barrage est considéré comme un obstacle infranchissable pour les poissons qui, en période de reproduction, remontent les fleuves et les cours d’eau. Le lac de la Gruyère a été épargné par cette pollution.
Baignade Les baignades, elles, ne sont pas interdites, soulignent les autorités sanitaires du canton. Les PCB se nichent en priorité dans les sédiments des rivières, pas dans l’eau. Il n'y a pas de risque de contamination par contact avec l’eau, lors d’une baignade par exemple, ou lors d’une ingestion occasionnelle de l’eau des rivières concernées par la pollution.
Assainir le site? L’ancienne décharge de La Pila compte de 200000 à 240000 m3 de déchets. Pour l’heure, le Service de l’environnement (SEn) de l’Etat de Fribourg ne songe pas à assainir le site contaminé d’Hauterive. «Intervenir avec des moyens lourds risque de faire plus de mal», estime son chef Marc Chardonnens. En premier lieu, il s’agit de poursuivre les analyses faites sur les poissons et les eaux pour mieux connaître la pollution. «Des investigations plus poussées sont nécessaires afin de poser le meilleur diagnostic possible», dit-il.
Bombe à retardement La pollution due à la décharge de La Pila n’est que la pointe de l’iceberg. Dans le seul canton de Fribourg, 1650 décharges et 1522 aires d’exploitation ont fait l’objet d’une évaluation préliminaire du SEn depuis l’an 2000. Près d’une centaine de sites nécessiteront une investigation préalable pour répondre aux exigences de la législation fédérale. Il s’agit notamment d’assainir les sites pollués, car dangereux pour la santé publique et l’environnement. C’est en quelque sorte une centaine de bombes à retardement qui se trouvent aux quatre coins du canton. Le SEn publiera prochainement la liste de ces sites potentiellement dangereux.
Informer La conférence de presse d’hier est un premier pas dans l’information. Une séance destinée à la population est prévue le mardi 11 septembre, à 18 h, à l’Institut agricole de Grangeneuve. Le médecin cantonal fera un exposé, avant de répondre aux questions du public.
Par ailleurs, le site internet de la Direction de la santé et des affaires sociales (DSAS) a mis en ligne des informations pratiques. Les internautes peuvent également poser des questions.
Site internet de la DSAS: www.admin.fr.ch/dsas/
Consternation des pêcheurs
Dans les rangs de pêcheurs, c’était hier «la consternation» en apprenant la contamination d’une grande partie de la Sarine. «Pour le monde des amoureux de la nature, cette nouvelle est affligeante. On se demande s’il n’y a pas encore d’autres sources de pollutions sournoises dans le canton, réagit Daniel Gendre, président de la Fédération fribourgeoise des sociétés de pêche. S’agissant d’une question de santé publique, nous nous inclinons devant la décision du Conseil d’Etat.»
Selon lui, la Petite-Sarine, qui va du barrage de Rossens jusqu’à Hauterive, devrait être fermée à la pêche pour longtemps: «C’est un biotope absolument merveilleux que les pêcheurs ne pourront plus fréquenter.»
Idem pour le lac de Schiffenen qui représente près de la moitié de la pêche des poissons carnivores (truites et brochets) dans le canton.
A signaler qu’aucun pêcheur professionnel ne travaille dans la zone touchée par l’interdiction. Quant à la commune d’Hauterive qui abrite l’ancienne décharge de La Pila, elle a été tenue au courant de la situation mardi soir par le conseiller d’Etat Pascal Corminboeuf. «Nous allons en discuter la semaine prochaine au Conseil communal», remarque son syndic Jean-Denis Chavaillaz. L’Exécutif va suivre la situation au mieux et se tenir au courant des nouvelles mesures qui seront faites par le Service de l’environnement.
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| Christophe Schaller |


