Institution La Colline, à Ursy
La vie à un rythme différent
Mise sur pied dans un souci de complémentarité avec les Ateliers de la Glâne, à Romont, le home-atelier La Colline, à Ursy, fête ses dix ans d’existence. L’occasion pour son directeur de revenir sur l’évolution du monde des handicapés.
La routine? Alexandre Waeber, directeur du home-atelier La Colline, à Ursy, ne connaît pas
A la tête des Ateliers de la Glâne, à Romont, Alexandre Waeber, 46 ans, dirige aussi le home-atelier La Colline, à Ursy. Et ce, depuis son ouverture, voilà dix ans. Cet habitant de Berlens, marié et père de trois enfants, est titulaire d’un doctorat en pédagogie curative de l’Université de Fribourg.
– Comment l’aventure de La Colline a-t-elle démarré?
Tout est parti d’un souhait de la Fondation glânoise en faveur des personnes handicapées mentales. Elle voulait répondre aux besoins d’accueil et d’accompagnement des personnes qui, en raison de l’importance de leur handicap mental, ne pouvaient pas trouver une activité significative au sein des Ateliers de la Glâne, à Romont. Il fallait une offre alternative et complémentaire.
– Une décennie s’est écoulée. Qu’est-ce qui a changé?
Au début, on accueillait une quinzaine de personnes sur deux lieux de vie. Aujourd’hui, ils sont 30, sur cinq lieux de vie. Et les demandes continuent d’affluer, d’où mon souhait de poursuivre ce développement. Sans compter que l’espérance de vie des handicapés, même si elle reste inférieure à la moyenne, a progressé. Il n’est plus exceptionnel pour eux d’atteindre l’âge de l’AVS. Ce qui a changé, aussi, ce sont les relations entre l’institution et le milieu familial. Il n’y a plus de concurrence, mais une complémentarité. Par le passé, l’approche était plus antinomique.
– Le regard de la société s’est modifié, lui aussi…
Globalement, oui. Il est beaucoup plus favorable à la rencontre, à l’intégration. Même si nos résidents ne vont pas apprendre à utiliser la poste ou les magasins du village, ils vont s’y rendre avec les éducateurs. Ces rencontres régulières ont changé le regard des gens. Les sentiments de surprise, d’étonnement, voire parfois de peur, ont disparu.
– Les mentalités évoluent également sur la question de la sexualité des handicapés…
Il est clair que la sexualité est un pan de l’existence des personnes handicapées qu’il ne faut pas nier ou négliger. Ce qui a évolué, dans le débat, concerne d’abord le droit à une sexualité. Au même titre qu’un droit à la scolarité, à un habitat… On ne peut les restreindre sous prétexte que la personne est handicapée. En revanche, l’exercice de la sexualité est une autre question. Ça dépend de la nature du besoin et des possibilités de réalisation.
– Pour en revenir à La Colline: le lourd handicap de vos pensionnaires doit vous obliger à adapter vos structures, non?
Bien sûr. Un tiers des résidents est en fauteuil roulant. Tous les espaces doivent donc être accessibles: aussi bien la piscine que les chambres ou les sanitaires, par exemple. Ensuite, il y a tout ce qui concerne la sécurité. Pas dans un sens policier, mais préventif. Si chaque rampe d’escaliers est munie d’un portillon, ce n’est pas pour retenir les handicapés qui voudraient s’enfuir, mais bien pour leur éviter une chute. Idem par rapport au stockage des produits dans la maison. Au-delà des aspects physiques, ce qui nous différencie, c’est la notion de rythme. Ici, nous ne sommes pas dans une logique de type intégrative. Chaque résident dicte son propre tempo.
– Concrètement…
Nous devons donner le temps nécessaire aux routines quotidiennes, comme la toilette du matin. Elle doit être enrichie en termes de rencontres et de stimulations. La dimension «hygiène» n’en constitue qu’un paramètre. A La Colline, on a encore le temps de perdre du temps, dans le bon sens du terme. Car il ne faut pas oublier que nos résidents ne seront jamais autonomes. Les enjeux se situent au niveau du confort, de la qualité de vie, du plaisir.
- Tout n’a pas toujours dû être facile depuis les débuts…
Des moments difficiles, nous en avons tous connu. Le plus dur, c’est lorsqu’un résident commence à perdre ses compétences de manière importante et qu’on s’engage dans un processus de fin de vie. C’est paradoxal, puisque notre mission est d’amener les handicapés vers un plus, pas un moins. Autre point difficile: en 2004, nous avons traversé une période d’économie budgétaire relativement importante. Il a fallu réduire les prestations et le nombre d’éducateurs. Depuis, le climat est devenu plus serein.
– Et du côté des bons souvenirs?
A chaque fois que nous pouvons offrir une prestation supplémentaire, c’est un moment intéressant. L’ouverture, à Gillarens, de Carat – le lieu de vie pour les personnes autistes – a aussi été importante. Ce qui me réjouit, d’une manière générale, c’est la capacité de l’institution à évoluer. Dans l’espèce de chaos organisé dans lequel nous évoluons, nous sommes à l’abri de la routine.
– Des projets d’avenir?
On va vivre, ces prochaines années, un grand changement en raison de la nouvelle répartition des tâches entre la Confédération et les cantons (RPT). La période transitoire est fixée à 2008-2011. Avec ce transfert de compétences et de charges, c’est un chantier d’importance qui s’ouvre. Mais je suis plutôt confiant. L’élaboration d’un nouveau cadre offrira également de nouvelles possibilités…
Pour ses dix ans, La Colline organise un week-end de festivités, du 6 au 9 septembre. Au programme: des concerts, des visites interactives et une grande bénichon. Plus d’infos dans une prochaine édition.
Programmes individualisés
Ouverte 365 jours par an, 24 heures sur 24, La Colline, à Ursy, accueille 30 pensionnaires souffrant de handicaps mentaux lourds. Les programmes d’activités – sans aucune vocation productive, ni commerciale – sont individualisés et adaptés à leurs compétences intellectuelles (comparables à celles d’un enfant âgé de six mois à deux ans, selon les cas). En plus d’un accompagnement quotidien (hygiène, repas…), des animations sont proposées: musique, expression créatrice, espace de physiothérapie, de massage-relaxation, bassin d’hydrothérapie, environnement de stimulation sensorielle (snoezelen), équitation adaptée ou encore ateliers d’activités structurées.
Le home-atelier occupe plus de soixante éducateurs (40 équivalents plein-temps) et une équipe de service de six personnes (cuisine, conciergerie, transport, laverie…), plus la direction. Les résidents sont répartis sur un des cinq sites (à Ursy et Gillarens), selon leur handicap. Au niveau du financement, La Colline est subventionnée à hauteur de 2,5 mio par la Confédération, 1,4 mio par le canton, alors que 1,5 mio provient des pensions payées par les résidents grâce à leur rente AI.
| Alexandre Brodard |


