Samedi 29 septembre
Ramadan en Gruyère
«Allah nous aide à tenir»
Le ramadan, période de jeûne pour les musulmans, a commencé il y a une quinzaine de jours. A Bulle, les fidèles se réunissent pour prier le soir, au Centre culturel islamique albanais de la Gruyère. Comment parviennent-ils à ne pas manger entre le lever et le coucher du soleil?
Pendant le ramadan, l’Icha, la prière du soir, dure plus longtemps (photo C. Haymoz)
Bulle, samedi dernier, 21 h. Quelques hommes se saluent en entrant dans un immeuble de la rue de Vevey. A l’étage, ils se déchaussent en passant le seuil du Centre culturel islamique albanais de la Gruyère. Certains utilisent le lavabo pour se nettoyer les mains, le visage, les pieds. D’autres boivent un café, fument une cigarette ou jouent aux échecs au coin détente. Tous sont là pour la même raison: prier. Ils sont musulmans et pratiquants.
Ce soir, l’Icha – la prière du… soir – sera plus longue que d’habitude. C’est que le ramadan, ce mois de jeûne qui constitue un des cinq piliers de l’islam (lire encadré), a commencé depuis une quinzaine de jours. Un événement qui compte pour la majorité des quelque 200 à 250 familles habitant en Gruyère, comme pour le milliard et quelques centaines de millions de musulmans du monde entier.
«Aujourd’hui, nous avons dû jeûner entre 5 h 37 et 19 h 31, soit du lever au coucher du soleil. C’est très précis et ça change tous les jours», explique le Bullois Sulejman Sulejmani, 37 ans, en désignant un calendrier du ramadan affiché au mur. Albanais et Suisse, le caissier du Centre islamique a toujours observé cette pratique. Son arrivée en terre gruérienne, en 1986, n’y a rien changé. En revanche, il apprécie de ne plus avoir à se déplacer jusqu’à Fribourg pour prier. «Le Centre a ouvert ses portes en juin 2005. Nous sommes d’ailleurs très reconnaissants aux autorités communales d’avoir rendu cela possible.»
Le ventre plein, les fidèles – tous masculins, les femmes disposant de leur propre salle – ont le sourire facile en attendant l’appel du muezzin. Mais, la journée, comment ne pas céder? «Pendant le ramadan, la force vient de la foi en Dieu, affirme Sulejman Sulejmani. Notre créateur nous aide à tenir le coup. C’est vrai que, les deux ou trois premiers jours, c’est un peu plus dur. On a parfois mal à la tête. Mais l’organisme s’habitue très vite.»
«Tous bien intégrés»
Concilier vie professionnelle et ramadan? Pas un problème, pour le représentant en radio-TV. «C’est vrai que pour quelqu’un qui a un travail plus physique, c’est plus difficile. Surtout en juin, quand le jeûne dure quinze à seize heures.» Mais le ramadan n’est pas uniquement synonyme de sacrifice. «C’est un moment très, très fort pour les musulmans. Une période de fraternité, où les gens se rencontrent pour parler de leurs joies et de leurs soucis.»
21 h 20. Après un sermon de l’imam, l’appel du muezzin met un terme aux conversations. Les hommes, jeunes et moins jeunes, pénètrent dans la salle qui fait office de mosquée. Au sol, un tapis orné de motifs indiquant la direction de La Mecque. Durant l’heure qui suit, la pièce alterne entre silence, prosternations et paroles du Coran. Allah akhbar, «Dieu est grand», revient régulièrement dans la bouche de l’imam. Le sol tremble quand s’agenouillent simultanément la septantaine de fidèles – «sunnites, chiites, sans distinction: tous les musulmans sont les bienvenus».
La prière achevée, certains quittent le Centre. Mais la plupart retournent au coin détente et en profitent pour causer. L’occasion de connaître leur avis sur les affiches de l’UDC valaisanne, qui montre des musulmans priant devant le Palais fédéral. «Celles qui disent “Utilisez votre tête”? Il ne faut pas réfléchir comme l’UDC», glisse
un trentenaire en souriant. «On est à la mosquée, ici. La politique n’y a pas sa place», estime, pour sa part, Sulejman Sulejmani.
Quoi qu’il en soit, la situation est simple, pour le Bullois. «C’est à nous de nous intégrer, pas l’inverse. Les gens que vous voyez ici, ils sont tous bien intégrés. Tout le monde bosse et personne ne se sent mis à l’écart, en Gruyère. Le plus important, c’est le respect de l’autre. On ne va pas provoquer en allant prier dans la rue. Il n’y a pas de problèmes si ce principe est partagé.»
«Même période tous les 33 ans»
Période de jeûne, le ramadan fait partie des cinq piliers de l’islam aux côtés de l'attestation, la prière rituelle, l'aumône légale et le pèlerinage à La Mecque. Tout musulman – sauf les malades et les femmes enceintes, notamment – doit s’abstenir de manger, boire et avoir des relations intimes entre le lever et le coucher du soleil, durant la trentaine de jours que dure le ramadan. Les garçons commencent à le faire vers l’âge de 13 à 15 ans, les filles vers 11 à 13 ans. «Il n’a jamais lieu à la même date, étant basé sur le calendrier lunaire, explique Sulejman Sulejmani. Cette année, il a commencé le 13 septembre et il prendra fin le 12, peut-être le 13 octobre. Il faut trente-trois ans pour faire un cycle complet.» En 2040, donc, le ramadan aura à nouveau lieu durant la même période qu’en 2007. Pour l’anecdote, le ramadan peut avoir des conséquences insoupçonnées, en Suisse. Sur les vendeurs de kebabs, notamment. «Mon chiffre d’affaires baisse d’environ 15% durant le ramadan», affirme Kilinc, jeune patron turc du Snack Ali Baba, à Bulle. Pas grand-chose en comparaison de la situation en Turquie, où «les restaurants ferment pratiquement pendant cette période». Lui-même musulman, Kilinc ne pratique pas le jeûne. «En étant toute la journée dans la cuisine, c’est trop difficile. Et je préfère ne pas le faire du tout plutôt qu’à moitié.»
|
|
| Alexandre Brodard |


