5e Gruy’air Night
Les fous volants ont envoyé
Mille spectateurs, un saut qui a tenu le coup malgré le chaud et des riders qui n’ont pas eu peur de mettre les pieds dans la boue pour assurer le spectacle: la 5e Gruy’air Night a tenu son pari samedi. Le Bullois Carim Bouzenada s’est imposé, devant des jeunes régionaux comme les frères Yannick et Patrick Moret.
De l’amplitude et des rotations: voilà comment se distinguent les meilleurs, comme Vivian Guex, 4e (photo Jessica Genoud)
«Envoie mon gars, tu vas tout déchirer!» Forcément, pour assister à un concours de freestyle, il faut parler un peu «djeun’s». Si ce n’est pour compenser les ridules accumulées au coin des yeux, au moins pour comprendre le speaker. «Chaque rider fait trois run sur le kicker.» Sur ce coup, pas besoin d’être licencié en littérature anglaise pour comprendre: pour être noté par les juges, chaque concurrent effectuera trois passages sur la rampe. Et du spectacle, il y en a eu samedi au pied des remparts de Gruyères. Les organisateurs de la 5e Gruy’air Night – deuxième des cinq manches de la Swiss-R-project – ont réussi leur pari fou: construire une piste d’élan de 60 mètres, un saut de cinq mètres et un module de 15 mètres à un endroit où il n’y avait pas de neige. Et l’installation a tenu toute la journée, malgré la température printanière. Prophète en son pays, Carim Bouzenada a fait son show et a logiquement été désigné vainqueur du contest à skis. Qu’est-ce qui le différencie des autres? «Nous notons sur l’amplitude et la technicité des sauts», explique Mathieu Rouiller, juge du concours gruérien et responsable du Swiss-R-project. «Aujourd’hui, le niveau était excellent, avec une scène internationale bien représentée. Carim va très haut et saute en switch (n.d.l.r.: prise d’élan en arrière). En l’air, il est d’une grande fluidité et n’a aucun mouvement parasite.» Et qu’en pense l’intéressé? «En plus du départ, mes réceptions étaient aussi en arrière, note Carim Bouzenada. Sans tomber à la compression. C’est sûrement ce qui m’a permis de gagner. Rester debout dans ces conditions était difficile, la réception étant assez sèche.» S’il faut être «un grand malade» pour s’élancer sur une telle rampe, que dire quand on le fait en arrière? Peut-on vraiment viser le saut? «Je n’en sais trop rien, rigole le Bullois de 24 ans. En fait, je préfère partir en arrière, car j’arrive à donner une meilleure impulsion et donc à sauter plus haut.»
Vers le top européen
Heureux d’avoir remporté son deuxième contest en Gruyère, Carim Bouzenada, étudiant en sport et en allemand à l’Université de Lausanne, vise les deux compétitions les plus renommées en Europe: le Champs open de Crans-Montana, début février, et le European open de Laax (GR). En plus de la Gruy’air Night, le Bullois a également participé ce week-end au Verbier ride, histoire de décrocher son ticket automatique pour les demi-finales de ces épreuves. «Quatrième à Verbier, je l’ai raté de justesse. Je devrai donc passer par les qualifications. Mais je ne suis pas sûr encore de mon programme, peut-être qu’à la demande de mes sponsors je devrai aller en Roumanie pour des compétitions.»
Si ces fous volants sont toujours plus jeunes – 15 ans, pour le Brocois Patrick Moret (voir ci-dessous) – il y a des choses qui ne changent pas dans les contests de ski et de snowboard. La musique, par exemple. Depuis les années nonante, ces bons vieux standards comme les Beastie Boys ou Nirvana font toujours leur effet. A une exception près peut-être. En fin de journée, le speaker invitait le public à un concert de Henry Death (metal)…
Freestyle mobilisé
«Vendredi soir, on a été très proches de l’annulation. Mais une quarantaine de personnes ont abattu un travail de titans en pellant à la main 150 m3 de neige sur la rampe.» Président du comité d’organisation de la 5e Gruy’air Night, Christian Brändli n’en revenait presque pas que le spectacle ait pu avoir lieu, 40 cm de neige ayant disparu de la rampe en deux jours.
Deux fois l’ambulance a dû intervenir: dans la journée pour une commotion, et dans la soirée pour une clavicule cassée. «Vu la dangerosité du saut, ce n’est pas grand-chose, souligne Christian Brändli. On peut vraiment remercier l’exploitant du champ, la commune, tous les entrepreneurs qui nous ont aidés, les membres du club et tous les copains. Toute la famille du freestyle s’est mobilisée.»
La manifestation a nécessité 30000 francs de frais d’organisation. «Nous avons déjà assuré 18000 francs par du sponsoring et des subventions. On ne connaît pas encore le résultat des comptes, mais cela ne devrait pas déboucher sur une lourde perte. La prochaine édition devrait avoir lieu en 2009 ou en 2010.»
«Quelques frayeurs, mais bon…»
Le public a répondu présent samedi, avec près de 1000 personnes au plus fort de la manifestation. Dommage, dès lors, qu’un léger retard pour le coup d’envoi des finales et une panne d’électricité ont retardé le contest. Beaucoup ayant raté le clou du spectacle, sur le coup de 20 h.
Surtout que deux jeunes gars du coin ont assuré le show. Les frères Yannick, le plus âgé, et Patrick Moret se sont classés respectivement 2e et 5e. «Deuxième? Génial! s’étonne Yannick, 18 ans ce week-end. Je ne pensais pas faire si bien. Déjà premier des qualifications, j’étais étonné.» Très impressionnant en finale, le Brocois est spécialement content de son Bio 7, à savoir «deux tours désaxés avec la tête qui part avant les skis». Et d’ajouter: «J’aurais voulu en faire plus, à la fin, mais j’étais trop fatigué. Ça fait depuis 13 h 30 qu’on ne fait que monter et descendre le long de la rampe.»
Quant à Patrick, le cadet de la compétition, il était déjà tout heureux de participer aux finales, avec Bouzenada et consorts. Et il s’agissait de sa première compétition à ce niveau. «Le saut dont je suis le plus content? L’underflip. C’est-à-dire une rotation la tête en bas, avec en plus une rotation de 180°.»
Les deux frères ont débuté dans le freestyle il y a presque trois ans, l’aîné ayant longtemps participé à des épreuves de ski alpin. «J’ai arrêté pour le freestyle. Je trouve l’ambiance beaucoup plus sympa, les gens ne sont pas là juste pour se battre l’un l’autre.» Les Gruériens s’entraînent le plus souvent à Avoriaz ou à Crans-Montana, où des rampes sont à disposition. «On regarde des figures à la télé et on essaie de les imiter. On s’entraîne aussi sur des trampolines et en piscine, avec des gars du club local skizoofriends», raconte Yannick.
N’ont-ils jamais eu peur? «Chaque fois que j’essaie une nouvelle figure, avoue Patrick. Mais, après, ça passe. Et j’ai une règle: quand je ne le sens pas, je ne le fais pas.» Son aîné abonde: «J’ai parfois la boule au ventre. Une fois, je me suis tassé les vertèbres. Mais bon, c’est le risque, on fait avec.»
Les deux frangins participent notamment à la Coupe fribourgeoise et aux contests en Suisse. Forcément, ils rêvent de suivre les traces de leur aîné Carim Bouzenada. Du niveau régional à international, il n’y a finalement qu’un saut de puce. A prendre de préférence en arrière…
| 22 janvier 2008 |


