Jeudi 20 mars 2008

Génétique holstein

Une mise historique à Bulle

A deux semaines d’Expo Bulle, les éleveurs peuvent se réjouir. La génétique d’origine fribourgeoise se porte à merveille. Pour preuve, les prix atteints lors d’une mise en février dernier. Une bête a même été vendue 36500 francs. Et l’embellie ne devrait pas être de courte durée.

 

Certaines bêtes (ici une vache appartenant à François Morand) sont considérées comme des Rolls Royce (Jessica Genoud)

 

Une vache adjugée à 36500 francs! Une autre à 30000! Vingt-cinq sujets au-delà des 10000 francs. Une moyenne globale des ventes à plus de 8200 francs par animal. Des acheteurs venus d’Allemagne, du Luxembourg, de la Suisse entière… En date du 27 février dernier, les halles d’Espace Gruyère ont été le théâtre d’une mise de bétail exceptionnelle.

Du jamais vu depuis belle lurette. De l’avis de tous les experts, il faut remonter à 1984 pour trouver vente comparable. Voilà vingt-cinq ans, Oscar Dupasquier – éleveur réputé s’il en est – quittait définitivement le domaine du Terraillet à Bulle, pour s’en aller vivre plus à l’aise du côté de l’Ontario.

Scénario quasi identique un quart de siècle plus tard, à ceci près que c’est la mort dans l’âme (lire ci-dessous) que la famille Oberson, exploitante du domaine de la Gouglera à Chevrilles, a été contrainte de se séparer de son cheptel. Simples fermiers, locataires des terres et des bâtiments, Auguste et Jérôme Oberson ont dû mettre la clé sous le paillasson à la suite de la vente du domaine. C’est une autre histoire. Cela étant, la référence à Oscar Dupasquier, sacré meilleur éleveur à l’exposition de Madison aux Etats-Unis et à la Royal de Toronto, montre que l’élevage de haut vol se porte à merveille dans le canton.

Revenons au succès sans précédent de cette mise. Si elle a de quoi surprendre le quidam par l’ampleur des prix atteints, elle satisfait les professionnels. A commencer par Jean-Charles Philipona, à la fois gérant de la Fédération fribourgeoise d’élevage holstein et gérant de l’Expo Bulle, qui se déroulera

les 29 et 30 mars prochains à Espace Gruyère. Il l’affirme sans hésiter: «C’est sans doute un des meilleurs troupeaux de Suisse qui a été disséminé; ce n’est pas pour rien si les prix ont dépassé ceux de la Leader Genetic, qui est pourtant la plus importante vente en Suisse au niveau de la qualité des animaux mis aux enchères.» Jean-Charles Philipona explique aussi que cette vente a été favorisée par la forte demande en animaux d’élevage, particulièrement dans la race holstein.

Beauté et utilité

S’agissant de ces vaches à fort potentiel génétique, certains parlent avec émerveillement de Formule 1 ou de Rolls Royce, d’autres affublent ces bijoux d’appellations moins glorieuses, comme pisseuses de lait ou pis sur quatre pattes. Pour ces derniers, ces vaches seraient des animaux inadéquats quant aux coûts d’entretien, inadaptés à la typologie de moyenne montagne du canton de Fribourg, fragiles au niveau santé et morphologiquement peu esthétiques.

Qu’en est-il réellement? «Il faut bien distinguer deux choses et être conséquent avec le système choisi, répond Jean-Charles Philipona.

Soit on va dans ce que l’on appelle le low input, à savoir le travail avec une vache extensive qui donne moins de lait en coûtant moins à l’entretien, mais alors il faudra un cheptel plus important pour arriver à produire le contingent disponible. Soit on choisit le high output, un système plus intensif avec coûts d’entretien plus élevés, mais qui permettent en revanche des économies au niveau des bâtiments, de la surface fourragère et de la main-d’œuvre. Cette solution permet aussi de vendre de la génétique et d’être plus réactif sur le marché du lait en cas de hausse du contingent laitier attribué à l’exploitation. De plus, nous recherchons une vache équilibrée qui peut produire sur la durée, donc qu’elle soit en bonne santé grâce à une morphologie basée à la fois sur la beauté et l’utilité.» Quand on débourse 36500 francs pour une bête, on fait donc un pari sur sa descendance.

«Convenablement payé»

Avec un troupeau de quelque 45 vaches et une moyenne de 9500 kilos de lait par animal sur 305 jours de lactation, François Morand, éleveur à Vuadens, se classe nettement dans la catégorie génétique haut de gamme, Rolls Royce ou Formule 1 donc. Et ça lui réussit. Plusieurs de ses vaches se sont distinguées aux plans nationaux avec des titres de grandes championnes à Expo Bulle ou Swissexpo Lausanne et internationaux avec Chicoutimi et Bretagne, championne d’Europe à Oldenburg en 2006.

Pour cet éleveur de renom, il est heureux que la génétique se développe en Suisse et soit reconnue lors de ventes comme celle du mois dernier à Bulle. François Morand se plaît d’ailleurs à rappeler le rôle de leader des Fribourgeois dans le domaine, «le noyau dur de l’élevage holstein en Suisse», dit-il. On commence à comprendre les prix atteints à la fin du mois dernier à Espace Gruyère. Des transactions équitables, selon le Gruérien qui estime «qu’il était temps que la génétique soit payée convenablement».

Jusqu’à 125000 dollars

Et on comprend encore mieux lorsque le Vuadensois assure qu’il y a même une marge de progression. «A Madison, j’ai assisté à la vente d’une vachette de 4 mois pour le prix de 125000 dollars.» C’est dit, Expo Bulle peut ouvrir ses portes sur une belle perspective d’avenir pour les éleveurs du pays. �

 

«Des années et des années de travail acharné»

Dominique Savary, agriculteur Sâles et président de la Fédération suisse d’élevage holstein, a assisté à la fameuse vente. Invité à commenter l’événement, il évoque les affaires bien sûr, mais, pensant à la famille Oberson, il rappelle d’abord et avant tout l’aspect humain. Bien sûr, la vente a été un immense succès, mais pour ces éleveurs passionnés, il ne faut pas oublier que c’est un choc psychologique terrible. D’accord, ils ont encaissé le fruit de leur travail, ce qui est logique, mais ensuite, tout s’effondre. Il ne faut pas oublier que, pour obtenir un tel résultat dans la génétique de haut de gamme, il faut travailler avec le cœur et les tripes, et ce, sur des années et des années. Alors, quand on est obligé de tout arrêter parce que la ferme est vendue à un autre, le travail d’une vie disparaît.» ’agissant du montant exceptionnel des transactions, l’éleveur de Sâles n’est pas du tout surpris. «Au contraire, explique-t-il, je suis même rassuré. Des prix pareils peuvent surprendre le commun des mortels, mais il faut bien voir qu’il y a des années et des années de travail acharné là-derrière. De plus, outre le fait que nous ne sommes pas dans le marché de tous les jours, c’est un travail sur la génétique qui a coûté cher à la base. Ceux qui ont acheté ces vaches l’ont fait en connaissance de cause. Souvent, ils s’y sont mis à trois ou quatre et, maintenant, ils vont chercher à rentabiliser l’investissement par le transfert d’embryons, afin de créer de nouvelles familles dans leur élevage.» t le président de la fédération suisse de conclure: «Les animaux d’exception se vendront toujours très cher, c’est-à-dire à leur juste valeur!»

 

 

Didier Schmutz

20 mars 2008