Musée de Charmey

L’art foisonnant du papier

Le Musée de Charmey accueille la sixième édition de la Triennale internationale du papier. Jusqu’au 5 octobre, l’exposition réunit 72 œuvres, venues de 18 pays. Elle propose un panorama passionnant des possibilités que l’art contemporain trouve dans ce matériau, qu’il soit fabriqué, récupéré, découpé, déchiré…

Le raffinement de Hina Aoyama (en haut à droite) a séduit le jury de la Triennale, qui propose un large éventail des possibilités offertes par le papier (photo Jessica Genoud)

 

Depuis 1993, elle revient au Musée du pays et val de Charmey tous les trois ans et on ne s’en lasse pas: pour sa sixième édition, la Triennale internationale du papier propose jusqu’au 5 octobre un nouveau panorama saisissant des possibilités de ce matériau. Avec toujours ce constat: loin de se limiter à un artisanat, le papier, avec ses techniques et ses richesses infinies, se met au service de l’art contemporain.

Pour la plupart des 72 œuvres présentées, la maîtrise technique se révèle impressionnante. «Dans une société où tout va vite, le papier exige du temps. C’est un travail de bénédictin», relève Viviane Fontaine, fondatrice de la manifestation et présidente du jury. Sur ce plan-là, Hina Aoyama apparaît exemplaire: cette Japonaise installée en France a utilisé la technique ancienne du découpage en l’appliquant à un texte de Voltaire, avec sa calligraphie originale. Le résultat, d’une finesse rare, a séduit le jury, qui lui a attribué le premier prix. «C’est une folie technique», s’enthousiasme Patrick Rudaz, conservateur du Musée.

Une deuxième œuvre a «survolé le concours»: Stories of leiden (Histoires de souffrance), de l’Hispano-Hollandaise Miriam Londono, mêle légèreté et puissance du message (une lettre de rupture). «Le papier a été créé comme support d’écriture, rappelle Viviane Fontaine. Ici, il n’y a plus de support, c’est l’écriture elle-même qui tient l’ensemble.»

Le troisième prix est allé à un homme (alors que le papier est un art surtout pratiqué par les femmes): l’Allemand Hans-Jürgen Simon a été récompensé pour son bloc de journaux, aux courbes si fines. Point commun de ces lauréats: le lien entre papier et message écrit, «très présent dans toute l’exposition», souligne Patrick Rudaz.

Une évolution évidente, après des éditions marquées par le travail de fabrication et la recherche esthétique. Parfois, le message se fait aussi revendicateur, contre les mines antipersonnel (Kinderwiege de l’Allemande installée en Italie Ursula Ebert Del Core) ou les manipulations génétiques (effrayant Coming de la Belge Benedicte van Caloen).

Mimétisme

Autre tendance de cette édition: l’importance de la récupération, de l’utilisation de journaux, de billets de banque, d’emballages… Ou de livres, comme dans l’étonnant Petit Larousse illustré, que la Canadienne Karen Trask a transformé en une boule. Une sphère qui contiendrait tout le savoir, une pelote que l’on aurait juste envie de dérouler…

Les extraordinaires capacités de mimétisme du papier sont aussi explorées par différents artistes. C’est le cas, parmi tant d’autres, des Fragments qu’on jurerait de métal de la Neuchâteloise Marie-Claire Meier. Ou de cette imposante statue brisée, à la romaine, d’Insoo Jeoung (Corée). Ou encore de Silent Knight, cette plaque qu’on croirait de fonte ou de bronze, de l’Ecossais Charmian Pollok. Le Musée de Charmey présente aussi un magnifique exemple de «paper painting», un double tableau recto-verso de la Norvégienne Bente Elisabeth Finseraas (Sky Jumper), réalisé sans un seul coup de pinceau.

Entre force et fragilité

Ailleurs, on découvre encore d’autres techniques, comme dans The sunshine in the morning calm, très bel exemple de shifu, signé San Jae Nam (Corée): cette ancienne technique japonaise de papier filé, qui peut servir à fabriquer des habits de papier, explique Viviane Fontaine. Qui ne cache pas non plus son admiration pour la maîtrise «époustouflante» dont fait preuve la Hollandaise Nel Linssen pour ses bijoux.

Comme les précédentes éditions, la Triennale du papier est ainsi l’occasion de voir sous un autre œil ce matériau souvent considéré comme délicat. De découvrir que, dans l’infini éventail de ses possibilités, il existe «un jeu perpétuel entre force et fragilité», relève Patrick Rudaz. Naissance des larmes, de l’Allemand Gunter Schone (déjà présent en 2005), est peut-être le plus révélateur: au bout des fils de papier Japon pendent des morceaux de marbre. Une œuvre très évocatrice, qui allie masse de la pierre et finesse du papier. A l’image de toute l’exposition, où puissance et délicatesse dialoguent en permanence.

 

Charmey, Musée, jusqu’au 5 octobre. Lundi – vendredi, 10 h-12 h et 14 h-18 h; samedi, 10 h-12 h et 14 h-16 h 30; dimanche, 14 h-18 h. Vernissage ce samedi 7 juin, dès 16 h

 

 

Au cœur des éléments

Comme lors des précédentes éditions, la Triennale internationale du papier a invité la dernière lauréate pour une exposition personnelle. «Il est intéressant qu’un artiste puisse présenter un travail plus complet», explique Patrick Rudaz, conservateur du Musée de Charmey. A la Galerie Zavudschaou, la Lucernoise Kathrin Biffi-Frey propose ainsi un ensemble d’environ 70 œuvres, sur le thème de l’eau, de la pierre, de la transparence et du mouvement.

Contrairement à d’autres artistes du papier, Kathrin Biffi-Frey ne fabrique pas son matériau. Elle le découpe, le retravaille, utilise du papier sulfurisé – celui qui sert à emballer les fromages – le plisse pour en faire ressortir les nervures, comme dans des marbres, ou pour évoquer des ruissellements. Les structures en filet se révèlent aussi omniprésentes: «Même quand je change de technique, certains thèmes reviennent», sourit l’artiste.

Kathrin Biffi-Frey joue aussi sur les effets de la série, sur les variations, avec des papiers transparents, opalescents ou bleutés. Ils sont utilisés en couches, que l’on découvre en s’approchant. L’œuvre vibre, devient floue. Une installation toute en légèreté (Die Gedanken sind frei, les pensées sont libres) donne un autre aperçu de ce travail fragile comme le papier, puissant comme la pierre et insaisissable comme l’eau.

 

Charmey, Galerie Zavudschaou, du 8 juin au 20 juillet, du jeudi au dimanche, 14 h - 18 h

 

 

En chiffres

63 artistes. Cette sixième Triennale internationale du papier propose 72 œuvres de 63 artistes. Parmi eux, 15 ont déjà exposé lors des éditions précédentes.

18 pays. Les œuvres exposées proviennent de 18 pays. L’Inde, le Mexique, Chypre et l’Ecosse sont représentés pour la première fois.

606 œuvres au départ. Le jury a effectué ce choix parmi 606 œuvres de 280 artistes, en provenance de 31 pays.

6000 visiteurs. En 2005, la 5e Triennale avait attiré quelque 6000 visiteurs au Musée de Charmey.

 

 

 

 

Eric Bulliard

7 juin 2008