Le Radeau à Orsonnens

«Le chantier était énorme»

Directeur du Radeau, centre d’accueil de personnes toxicodépendantes à Orsonnens, Philippe Wüst a pris sa retraite avant l’heure. Il revendique le «vivre ici et maintenant» en rejetant l’étiquette de «jeune d’esprit». Privilège de l’expérience.

Après vingt-quatre ans sur la mer agitée des souffrances humaines, Philippe Wüst quitte la direction du Radeau (photo Claude Haymoz)

 

Ce jeudi 29 janvier, Philippe Wüst est calme. Il a 60 ans depuis trois jours. Il vit ses dernières heures de directeur du Radeau, où il a embarqué le 1er octobre 1984. Il va entrer avec délectation et curiosité dans une autre dimension, celle de la retraite anticipée. «Le moment est venu de m’en aller. Je ne suis ni épuisé ni usé par la fonction. J’ai pris cette décision voilà deux ans.»

«Oui. Je suis calme. Tout le monde me le dit, sourit-il. Ici, au Radeau, on est tout le temps dans la relation. Même quand les gens sont énervés, j’écoute, calmement. Mais j’écoute vraiment», dit le directeur de ce centre d’accueil de personnes toxicodépendantes.

L’aventure a commencé en 1974 sous les auspices de Release, pour se poursuivre sous le nom du Radeau, dont l’association a acheté une ancienne ferme d’Orsonnens. Une douzaine de personnes peuvent y être accueillies, le cap étant mis sur la réinsertion sociale et professionnelle. D’une communauté de familles d’accueil sans directeur, à ses débuts, l’institution est passée, dès 1984, à une structure professionnalisée à tous ses échelons.

Plus être qu’avoir

Que va-t-il faire de son temps libre, ce capitaine rompu à toutes les tempêtes, maintenant qu’il a rallié la terre ferme? «Vivre pleinement le moment présent!» Philippe Wüst évoque le poète argentin Jorge Luis Borges. «J’ai envie de marcher pieds nus, de sentir la caresse du soleil et de la pluie sur mon visage… J’ai envie d’être plus proche des choses essentielles, d’être plus “dans l’être que dans l’avoir”. Je vais faire de la photo, du yoga, du vélo, de la marche, de la cuisine, voyager… Etre en retraite, c’est d’abord se retraiter soi-même.» Aller jusqu’à Villaz-St-Pierre peut être un voyage, s’il est peuplé de rencontres, explique ce citoyen de Villarimboud qui, allé partout, est en perpétuel voyage dans sa tête, l’exotisme pouvant se trouver au coin de la rue.

«J’ai travaillé deux ans au Canada, j’ai vécu un an en Grèce, quatre mois à Bali. J’ai sillonné l’Asie, j’ai pris le Transsibérien jusqu’au Japon. Je suis allé à Katmandou. J’avais 22 ans quand je suis parti en Asie. C’était une époque dorée. On n’avait peur de rien, on vivait de peu, on n’avait pas peur du lendemain, car on venait nous chercher pour du travail. J’étais déjà plus dans l’être que dans l’avoir.»

«Les voyages m’ont ouvert l’esprit. J’ai vu des choses magnifiques, des choses horribles. J’ai appris à comprendre le non-dit dans ce qui est dit. Ces expériences de vie m’ont beaucoup aidé dans mon travail au Radeau», poursuit le directeur en partance qui, dans sa jeunesse, fut même nettoyeur dans un Möwenpick…

De son travail, il parle avec amour et avec le recul de l’analyse. «Au début, le chantier était énorme, on sortait des scènes ouvertes de la drogue. Les personnes que nous accueillons ne sont plus des héroïnomanes, mais des polytoxicomanes, avec les problèmes sociaux et administratifs afférents. “Drogué”est un mot qui ne veut rien dire. Au Radeau, on ne parle jamais de “drogués”, mais “d’accueillis”. Pourquoi et comment une personne devient-elle “accro” à une substance? Ce peut être des stupéfiants, mais aussi des somnifères, de l’alcool, n’importe quoi. C’est en réfléchissant avec la personne que l’on peut entrer dans un processus thérapeutique, l’amener progressivement dans un cheminement personnel. Le grand danger, c’est la simplification, alors que le problème est complexe. Tout le monde croit pouvoir donner sa recette. “Y’a qu’à!” Les conseils ne servent jamais à personne.»

Pas un sauveur

«Il y a des gens qui s’en sortent complètement. C’est un bonheur de les voir revenir, pour nous dire bonjour, parce qu’ils nous considèrent un peu comme leur famille. Il y a des gens qui rechutent, d’autres qui meurent, ce qui nous touche et nous remet en question. Mais on ne doit pas avoir un sentiment d’échec ni de culpabilité. On a fait tout ce que l’on pouvait faire, jusqu’au bout de nos limites. Je ne me suis jamais senti comme un sauveur. C’est le travail en équipe qui compte. L’équipe trouve sa force dans sa cohésion.»

Au terme de sa carrière, Phi-lippe Wüst revendique l’humilité. «Quand on part, on nous “canonise”, alors que, au quotidien, ce n’est pas le directeur qui a fait ceci ou cela, mais l’équipe.»

Il vaudra la peine de croiser Philippe Wüst sur les chemins de la Glâne ou d’ailleurs. Discret, patient, à l’écoute du moindre frémissement, il pose un regard calme et ouvert sur le monde, sur ses merveilles comme sur la vallée de larmes de la vie, sans juger. Face à l’être humain, cette «pâte», pétrie d’un dé d’immortalité et d’une louche de fragilité, il se sent compassion et raison, sans angélisme, bien conscient du levain qui peut faire s’élever cette «pâte». «Quand on arrive à mon âge, je crois qu’on n’est là que pour envoyer de l’amour aux gens.»

 

Content d’être «vieux d’esprit»

Des peurs, rétroactivement, ou des satisfactions, au fil de ces vingt-quatre ans sur la mer agitée des souffrances humaines? «Parfois, je me dis que j’aurais dû avoir peur, relève Philippe Wüst. J’ai eu une grande chance, peut-être en raison d’une certaine “innocence” ou d’une certaine “naïveté”. Car la peur, c’est ce qui maintient en vie. En revanche, j’ai été conscient du danger. Ce qui m’a rendu prudent et réfléchi.»

Soixante ans, le bel âge, quand on est encore en pleine forme? «Oser dire, oser vivre. Pas seulement faire, mais vivre les choses, être les choses. Comment gérer la vieillesse, comment appréhender la mort, ce sujet toujours tabou, qui nous guette tous?»

Philippe Wüst a cette phrase magnifique, pour tout ce qu’elle signifie d’enseignement de vie: «Je revendique le fait d’être “vieux” d’esprit, je n’aime pas qu’on dise de quelqu’un: “Il est jeune d’esprit”, comme si c’était un compliment. Je ne voudrais pas, aujourd’hui, justement, avoir “l’esprit” de celui que j’étais à 25 ans. Car c’est justement parce que j’ai l’esprit de quelqu’un qui a vécu soixante ans que je suis devenu ce que je suis!»

 

 

 

Marie-Paule Angel

5 février 2009