Handicap
Les joies du vélo grâce aux yeux d’un autre
Grâce à des guides, les non-voyants peuvent goûter aux joies de la petite reine. Comme samedi, du côté de Romont.
Guidé par son équipier, le non-voyant n’est pas dispensé de pédaler pour autant. Photos Claude Haymoz
Romont, Le Glaney, samedi matin. Alors que le soleil distribue paresseusement ses rayons posthivernaux, un petit groupe de personnes s’apprêtent à enfourcher leurs montures du jour: des tandems. Les duos s’installent, les premiers guidant leur binôme. «Tiens, le guidon est là, sur ta droite. La selle est assez haute pour toi?» Des indications loin d’être superflues: la moitié des cyclistes présents sont non-voyants.
Comme tous les premiers samedis du mois, quelques membres du Groupement fribourgeois tandem aveugles et malvoyants vont mettre leurs mollets à contribution. Programme du jour: vérifier que le district de la Glâne n’est pas plat. «En janvier, nous avons fait du ski de fond, aux Monts-de-Riaz, indique Patrice Geinoz, le président, dont la maison constitue le point de ralliement du groupe. En février, c’était raquettes au clair de lune, à la Chia. Le mois passé, vélo, comme aujourd’hui. Et nous faisons aussi de la luge, de la randonnée, de la natation, du bowling…»
Cette virée, comme toutes les autres, réjouit le menuisier de 44 ans, membre du Cyclophile romontois. Car la démarche n’est pas qu’altruiste. «Si j’ai des soucis, la compagnie des aveugles me libère l’esprit. Ils ne se plaignent jamais! Ces sorties me ressourcent.» A tel point que, depuis peu, le groupement en organise également le troisième mardi de chaque mois, entre mai et août.
Pas pour battre Armstrong
Derniers préparatifs avant le départ. Casques, gants, réglages du sac à dos, contrôle de la pression des pneus… «C’est bien un mec, ça: il doit arrêter de pomper pour répondre
aux questions!» Carole Collaud, la secrétaire non-voyante du groupement, donne d’emblée le ton. On n’est pas là pour battre Armstrong. Quelques instants plus tard, les voilà partis. Direction Villaz-Saint-Pierre par les petites routes, pour commencer.
«Servir de guide à un non-voyant implique de le tenir au courant de tout, afin qu’il puisse anticiper ses actions», explique Patrice Geinoz. Comme annoncer les changements de vitesse – et surtout de plateaux, sinon c’est déraillement garanti – les montées à venir, les virages, la présence de quelqu’un…
Une pratique qui n’a plus aucun secret pour Gilbert Bussard, de Massonnens, Jean-Pierre Andrey, de Bulle, et Jean-Paul Corminboeuf, de Ménières. Comme une trentaine d’autres bénévoles, ils guident depuis belle lurette la quinzaine d’aveugles et malvoyants de 20 à 80 ans que compte le groupe.
Mais l’expérience ne suffit pas toujours à éviter les gamelles. «On s’en est pris une ou deux belles avec mon coéquipier, quand je faisais de la compétition, sourit Jean-Louis Uldry, aveugle qui a fondé le groupement voilà vingt ans. A 60 km/h en descente, ça fait pas du bien!»
Voir à travers leurs yeux
Comme les aveugles voient grâce aux yeux de leurs accompagnateurs, ils doivent placer une confiance totale en eux.
Il suffit de tenter l’expérience avec un bandeau pour se rendre compte à quel point on devient dépendant de l’autre. «Oh! le tandem, ce n’est pas le plus difficile! remarque Carole Collaud tout en pédalant. La personne qui conduit a autant intérêt que nous à ce que tout se passe bien!»
Quelques mètres en arrière, Antoine Muller, aveugle lui aussi, savoure l’instant. «Quel sentiment de liberté! Se laisser guider en sentant le vent sur son visage: fantastique!» Autour des cyclistes, la campagne défile, décrite de temps à autre par les voyants. Frustrant? «Au contraire: plus on nous détaille notre environnement, mieux on parvient à se l’imaginer», assure la seule femme du groupe.
Antoine Muller abonde. «Quand on perd l’usage d’un sens, les autres se développent. L’ouïe, surtout. Oh! une alouette! Vous entendez? Et là, une sittelle torchepot, un roitelet huppé, une mésange charbonnière… On a bien fait de passer par la forêt.»
Plus tard, tous iront partager un repas avant de reprendre la route pour quelques kilomètres de plus. «L’assiette est divisée comme une pendule, indique Patrice Geinoz. Par exemple, la viande est à 6 h, les frites à 9 h… Comme à vélo, il faut leur dire tout ce qui se passe. Et ne pas oublier d’annoncer qu’on sort de table: j’ai déjà vu des aveugles continuer à discuter alors qu’il n’y avait plus personne!» n
Pour fêter ses 20 ans, le groupement organise au niveau romand une balade en tandem du 26 au 28 juin, à partir du Pâquier. Renseignements au 079 862 82 35
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| 7 avril 2004 |


