La Verrerie

Du rouge qui prête à confusion

Tous les arbres marqués de rouge ne sont pas condamnés à mort. Mais cette couleur a semé la confusion dans les esprits à fibre verte.

Les marques rouges, couleur utilisée pour le martelage en forêt, ne veulent pas dire que ces chênes veveysans sont à abattre. (photo Jessica Genoud)

En découvrant des points rouges sur des chênes dans un pré, à La Verrerie, entre l’autoroute et la route cantonale, le sang d’amis de la nature n’a fait qu’un tour: «Ce sont des chênes qui ont trois siècles. On va les abattre! C’est dramatique!» s’exclame un ami de la nature, convaincu qu’un massacre est programmé pour ces arbres.

«L’un d’eux portait une chaînette avec une plaquette sur laquelle il était écrit qu’il était protégé. Cela a disparu», s’émotionne-t-il. «J’ai admiré ces chênes au fil de toutes les saisons, dans toutes les parures. J’en ai les larmes aux yeux rien que d’y penser». Ceux qui connaissent la forêt et ses règles savent que, lorsqu’un arbre est marqué en rouge, cela signifie qu’il est «démarqué» ou «martelé», donc destiné à finir en pâte à papier ou en planches.

Responsable du VIe Arrondissement forestier de la Glâne-Veveyse à Romont, Jacques Michaud est catégorique. «Notre service n’a pas apposé ces marques. Les arbres isolés ne ressortissent pas à l’arrondissement, qui ne s’occupe que des forêts.»

Protégés, mais par quoi?

Conseiller communal responsable de l’aménagement du territoire, Jean-Michel Currat précise que ces arbres sont sur la parcelle numéro 265 de la commune de La Verrerie, qu’ils appartiennent à Pro Natura et qu’ils sont «seulement cartographiés», les bûcherons n’étant pas intervenus pour y apposer ces marques.

Conseiller scientifique au Bureau de la protection de la nature et du paysage, Rolf Studer nuance. «La révision du PAL de La Verrerie est à l’enquête depuis le 3 avril. Ces arbres isolés n’y sont pas mentionnés. Mais ils sont protégés par le règlement communal d’urbanisme, le RCU, qui comporte un article pour leur sauvegarde et celle des haies.» Une demande de suppression doit être motivée devant l’autorité communale, celle-ci ordonnant leur remplacement le cas échéant.

«Mais j’aime bien que les arbres isolés soient mentionnés dans les deux procédures, RCU et PAL, précise Rolf Studer. Cela double la garantie de leur protection. Un chêne peut abriter jusqu’à 270 espèces d’animaux et d’insectes», s’émerveille-t-il, en rappelant que les arbres nobles sont par ailleurs protégés par un arrêté du Conseil d’Etat de 1973.

Pro Natura veille au grain

Propriétaire du champ aux chênes, Jean-Marc Currat (Le Crêt) trouve cette histoire inouïe. «On s’inquiète plus pour ces arbres que pour les paysans confrontés à l’effondrement du prix du lait!» s’exclame cet agriculteur engagé. «Il y a vingt ans, ma famille a acheté ce champ à un vieux monsieur qui, aujourd’hui décédé, avait à cœur la protection de ces arbres. Son vœu a été respecté. En tout, il y a cinq ou six arbres, des chênes et un foyard, et deux d’entre eux ne sont pas sur ma propriété! C’est Pro Natura qui assure la protection de l’ensemble. Il ne faut pas s’inquiéter, je n’ai nulle intention de les abattre. Je ne peux absolument rien faire sans l’accord de Pro Natura! Ces arbres n’ont pas été marqués par moi, mais par un géomètre, pour les répertorier.»

Jean-Marc Currat observe qu’un arbre, sur un talus surplombant l’autoroute, pose problème. «Un jour, le service des routes m’a interpellé: “C’est quoi cet arbre!” Ils craignent que des branches ne tombent sur la chaussée. C’est déjà arrivé.» Le conseiller communal Jean-Michel Currat confirme: «L’arbre qui est à côté de l’autoroute sera coupé par sécurité, car des branches tombent parfois dessus».

Une servitude

«Une servitude au nom de Pro Natura existe, qui interdit au propriétaire d’agir sans notre accord», reconnaît Yolande Peisl. Mais, concède la chargée d’affaires auprès dudit organe, «ces points rouges peuvent prêter à confusion, c’est vrai. La couleur a été choisie pour les besoins du cadastre. Cette confusion, dans l’esprit des gens, est finalement un bon signe. Cela montre que les gens sont attentifs aux repères du paysage et à la protection de la nature, et qu’ils réagissent. Peut-être devrions-nous changer la couleur ou masquer ce rouge.»

Plus de bruit que de mal? Les arbres vivront encore bien des printemps. Sauf s’ils devenaient malades. Cela s’est produit pour l’un d’eux, il y a quelques années. Ou bien s’ils présentaient un danger pour la sécurité. Cela risque d’être le cas, hélas, pour celui qui a la malchance de surplomber l’autoroute…

 

Entre la terre et le ciel, le chêne est l’arbre des rois

 

Cette histoire montre que les gens s’habituent à la beauté et au rythme d’un paysage. Témoin du temps qui passe, un arbre risque-t-il de manquer que tout semble dépeuplé… Elle confirme aussi que les arbres isolés, essentiels à la biodiversité, à l’esthétique du paysage, au bilan hydrologique et à la protection du sol, sont bien gardés, même si, dans le cas de La Verrerie, le rouge de l’infamie s’avère mal choisi, à en juger par le nombre de réactions que cette couleur a suscitées.

Les chênes, arbres nobles, sont en tête du catalogue des mesures de protection dans ce canton qui a légiféré il y a 35 ans. Le magazine La Salamandre, qui tombe à pic ce mois-ci, puisqu’il parle de l’appel des pics, souligne que ces drôles d’oiseaux ont besoin, en couples, de cent chênes centenaires pour vivre heureux alors que pour un couple d’humains et ses petits, une maison suffit… Les agriculteurs qui les maintiennent bien droits dans leurs champs n’en ont que plus de mérite, car ces arbres protégés compliquent et augmentent leur travail.

N’en demeure pas moins la dimension sacrée de l’arbre, et du chêne en particulier. Instrument de communication entre le ciel et la terre (c’est sous un chêne qu’Abraham a reçu les directives de Dieu), il était vénéré par les Celtes, pour qui il était temple à lui tout seul. Roi de la forêt, il est l’arbre des rois. Saint Louis rendait justice sous les majestueuses ramures d’un chêne. Vérité, légende? Un vieux chêne, c’est magique…

Si vous êtes propriétaires d’arbres isolés, il existe des moyens simples de les protéger. Le Bureau de la protection de la nature et du paysage propose des solutions (voir son site internet). Pro Natura s’engage aussi. Des compensations peuvent être négociées, pour l’entretien ou en cas de perte d’exploitation.

 

Pour en savoir plus:

admin.fr.ch/pna/fr/pub/index.cfm

 


 

 

Marie-Paule Angel

14 avril 2009