PME
Ces PME qui galèrent
pour embaucher du personnel
Malgré la crise économique, certaines PME font face à une pénurie d’ouvriers qualifiés. Enquête et témoignages de patrons.
«Si on me propose un ouvrier qualifié, je l’engage demain!» Les propos peuvent surprendre en période de crise économique. Et pourtant, des dizaines de patrons du Sud fribourgeois font face à une pénurie de main-d’œuvre formée. Parmi les plus concernés, les responsables de PME actives dans le secteur de l’artisanat du bâtiment, aux carnets de commandes encore bien remplis.
Vitrier à Riaz, Philippe Gremaud en fait partie. «Si je passe une annonce pour recruter un ouvrier, je n’aurai pas un téléphone d’une personne qualifiée», soupire-t-il. Pourtant, le travail continue d’affluer de toute la Suisse romande. «Avec seulement vingt-deux employés et deux apprentis, nos capacités sont limitées. On doit refuser certains mandats. Si nous parvenions à embaucher davantage de personnel formé, nous pourrions peut-être réaliser 500000 francs de chiffre d’affaires supplémentaire.»
L’entreprise bulloise Polyforce est, elle, active dans le domaine du sanitaire, du chauffage, de la ventilation et de la climatisation. Son directeur, Jacques Morand, établit un constat similaire. «Il m’arrive de renoncer à soumissionner, parce que je n’ai pas les forces nécessaires en personnel.»
Ces deux exemples illustrent une tendance générale. «Dans tout le canton, les entreprises peinent à recruter installateurs sanitaires, monteurs en chauffage, serruriers, ferblantiers et vitriers», confirme Véronique Scherer Kaeser, du Service public de l’emploi fribourgeois. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il est particulièrement frappant, à l’heure où le nombre de chômeurs est en augmentation (3,6% de la population active en octobre).
Paradoxes conjoncturels
L’industrie des machines n’est pas épargnée par le manque de main-d’œuvre diplômée. D’où des situations paradoxales. Ainsi, face à la diminution des commandes pour ses composants de machines, la Tôlerie industrielle de la Gruyère a licencié seize ouvriers entre août 2008 et février 2009. «Notre effectif est actuellement de vingt-quatre personnes et nous avons eu recours au chômage technique durant quelques mois», note Yves Schindler.
Le coadministrateur de la société bulloise précise aussi qu’il galère pour recruter certains profils. «Cela fait neuf mois à une année que nous cherchons en vain un opérateur sur découpeur laser. Depuis six mois, nous n’arrivons pas non plus à recruter des soudeurs en tôlerie fine.»
Conséquence: les patrons sont parfois contraints de revoir leurs exigences à la baisse. «Quand on croule sous le travail, on prend les gens qui se proposent, même si ce sont des manœuvres ou des ouvriers semi-qualifiés», explique le directeur de Polyforce, corroborant les propos de plusieurs patrons de la branche. «En période de bonne conjoncture, cette pénurie freine le développement de l’entreprise, analyse Yves Schindler. On doit parfois engager la personne qui se présente, tout en sachant qu’elle ne va pas rester longtemps.»
Problème d’image
Le nœud du problème réside dans la mauvaise image de ces professions techniques auprès des jeunes en âge de choisir un apprentissage. «Les préjugés sont tenaces, déplore Roger Genoud, installateur sanitaire à Remaufens. Pour beaucoup, notre profession se résume à poser et changer des chiottes. Cela ne correspond pas à la réalité.»
Philippe Gremaud évoque un problème similaire pour son secteur. «Un vitrier ne fait pas que remplacer des carreaux cassés. Le métier évolue vers un côté créatif. On fabrique aussi des meubles en verre ou des éléments de salle de bain. Malgré ça, j’ai de la peine à trouver des apprentis.»
Les conseillers en orientation confirment. Sur la centaine de places d’apprentissage qui n’ont pas trouvé preneur en 2009, une bonne partie concernait des métiers de l’artisanat du bâtiment. «La pénibilité de ces professions est un peu rebutante. Elles représentent souvent un deuxième choix», relève Marc Chassot, chef du Service cantonal de l’orientation professionnelle. «Les jeunes cherchent d’abord des filières socialement valorisantes, comme concepteur en multimédia, informaticien ou électronicien.»
Autre facteur: l’influence des parents. «Certains sont réticents à l’idée que leur enfant se lance dans un métier manuel, jugé trop simple», constate Marc Fischer, coresponsable du Centre d’orientation de la Gruyère.
Migration professionnelle
Du coup, les patrons en appellent à une meilleure valorisation des activités de leur branche. A l’instar des opérations de séduction menées par les groupements d’entrepreneurs ou de l’association de l’industrie des machines, Swissmem. «C’est un travail de longue haleine, mais qui paie», assure Jean-Pierre Siggen, directeur de l’Union patronale du canton de Fribourg.
Reste que la revalorisation des professions mal-aimées ne suffira sans doute pas à atténuer totalement le manque de main-d’œuvre qualifiée. Les patrons relèvent une tendance croissante à la migration professionnelle: vers les métiers de représentants, de conseillers techniques ou encore de policiers ou de gardes-frontières. «Il y a dix ou vingt ans, les gens restaient plus longtemps dans notre profession. La pénurie était donc moins sensible», conclut Jacques Morand.
«Les mécanos s’arrachent»
Les garagistes souffrent aussi d’un manque d’ouvriers qualifiés. «Les bons mécanos s’arrachent», constate Laurent Liard, président de la section fribourgeoise de l’Union professionnelle suisse de l’automobile.
Pourtant, contrairement aux métiers de l’artisanat du bâtiment, la profession demeure attractive auprès des jeunes. «Environ 80 apprentis terminent chaque année leur formation, explique le responsable. Mais, deux à trois ans plus tard, la moitié d’entre eux seront partis dans d’autres filières.» Laurent Liard évoque la recherche de places de mécaniciens dans l’industrie des machines, des départs vers des postes de chauffeur ou de magasinier, la reconversion dans la vente ou encore dans la police.
Comment expliquer une telle fuite des mécanos? «Depuis une dizaine d’années, les voitures ont de plus en plus de composants électroniques, relève Laurent Liard. Il devient plus difficile d’identifier une panne. Et puis, les clients sont devenus plus exigeants. Tout cela crée un climat de stress. Dans ce contexte, seuls les très bons mécaniciens restent dans la branche.»
Salaires en hausse
La hausse des rémunérations semble inefficace pour contrer la tendance. «Ces dernières années, les salaires ont passablement augmenté, note le président. Il y a cinq ans, un jeune sortant de l’apprentissage touchait 4000 francs selon la convention collective. Aujourd’hui, il gagne 4410 francs. La hausse est d’environ 100 francs par an.»
A titre personnel, Laurent Liard a tenu durant trente-sept ans un garage à Farvagny. «J’ai arrêté en 2002, juste avant l’âge de la retraite, explique le résident d’Avry-devant-Pont. Un premier ouvrier est parti, puis un second, harcelé par un concurrent. Du coup, je me suis retrouvé seul avec un apprenti. J’ai préféré stopper mes activités.»
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| 26 novembre 2009 |

