SDF Bulle
«Le plus dur en hiver,
c’est sortir du sac de couchage»
Daniel Monney promène son chat au bout d’une laisse. Parce qu’il est sans domicile fixe. Ce qui est exceptionnel dans le chef-lieu.
Daniel Monney squatte une maison abandonnée, à Bulle, après trois mois passés à bivouaquer au parc Saint-Paul. (photo Jessica Genoud)
Bulle, jeudi matin, 8 h. Il gèle dans la vieille bâtisse abandonnée aux quatre vents. Dans son sac de couchage militaire, trois couvertures au-dessus, trois couches de carton et une couverture d’urgence au-dessous, Daniel Monney reçoit La Gruyère. Il allume son réchaud, prépare de quoi faire un café. «Excusez-moi si je reste dans mon sac. Le plus dur l’hiver, c’est d’y rentrer et d’en sortir.»
Un sac duquel surgit un museau noir. Celui de Gamin, le matou qui partage la vie de Daniel Monney depuis quatre ans. Ensemble, ils ont voyagé à vélo d’Estavayer-le-Lac à Genève, ils ont pris des bus, des trains, dormi dans des parcs, des hébergements d’urgence ou des squats, comme celui dans lequel ils passent leurs nuits depuis le mois de décembre.
Ce froid qui traverse tout
Cette semaine, il faisait tellement froid que les vitres ont gelé, à l’intérieur. «Vers 3 h 30 du matin, le froid tombe, traverse tout. Ça dure une heure ou deux. Puis ça remonte. Mais ce n’est pas insupportable. C’est un froid sec. Le pire, c’est le froid humide», relativise l’homme en sortant quelques croquettes pour son compagnon d’infortune.
Comment, à 51 ans, le Staviacois d’origine se retrouve-t-il sans-abri? «Ce n’est pas un choix absolu. C’est de la survie. Je suis S.D.F.», reconnaît-il, mi-pensif, mi-amusé au sou-venir de la tête qu’a fait l’agent de police à qui il a décliné cette identité lors d’un contrôle, à Bulle. Il faut dire que les cas sont très rares dans le chef-lieu. S’il a choisi d’y faire halte, à sa descente de l’alpage cerniatin où il a travaillé l’été passé, c’est qu’il a craqué pour cette ville où l’on peut voir des bouzes en plein centre!
Par idéologie
Aujourd’hui, il refuse de fréquenter une structure d’hébergement comme La Tuile, à Fribourg. «Je suis sans-abri, par idéologie, par résistance», précise Daniel Monney, qui a refusé la rente AI qui lui avait été accordée, jugeant la décision inacceptable. «J’ai roillé le tuteur général. Ça m’a coûté un internement», se remémore celui qui ne bénéficie plus d’aucune aide sociale depuis 2006.
Après quatre mois passés à Marsens – «une prison chimique où on m’a taxé de paranoïaque» – il se présente dans une agence d’intérim avec la ferme intention de trouver du travail. A choisir entre le bâtiment et le paysagisme, il opte pour le premier. «Je me suis dit que porter à bout de bras des kilos de tuiles, ça allait me remettre les pieds sur terre, après tous ces médicaments.»
Des boulots, Daniel Monney en a exercé des tas: aide-fromager, forgeron, mécanicien, polisseur, soudeur, monteur en stores, aide-menuisier, paysagiste… Il a aussi travaillé pour le Service archéologique, en tant que fouilleur sur le chantier de l’autoroute A1 durant quatre ans. Mais, avant tout, il est agriculteur, comme son père dont il pensait reprendre le domaine, à Estavayer-le-Lac. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu, après sa formation à Grangeneuve.
«Des fois, je me mets à rêver. Là, j’aurais trait mes vaches, je me réjouirais de m’arrêter pour prendre un café…» En fait, ces jours, Daniel Monney joue les chauffeurs pour une connaissance qui s’est vu retirer son permis de conduire. «Ça me fait des petits sous.» Dix à quinze francs par jour lui suffisent pour vivre, en comptant les trois francs pour la consigne où il range ses affaires afin de ne pas les voir souillées.
Car l’hygiène est très importante à ses yeux. «Par chance, il y a de l’eau chaude aux toilettes des TPF!» Et qu’importe s’il faut se promener en plein hiver avec ses habits mouillés fraîchement lavés sur le dos. Gamin est tout aussi soigné. «L’image, c’est important. Avec la politesse, ça ouvre toutes les portes.»
Les sans-abri sont rares en Gruyère
Eclairage. Qui sont ces personnes sans abri que nous croisons dans nos rues? C’est à cette question que Madeleine Christinaz a consacré son mémoire de licence en sociologie, à l’Université de Fribourg, en 2007. La Fribourgeoise de 42 ans travaille comme responsable des relations publiques et chargée de projets à La Tuile, la seule structure d’accueil de nuit pour les sans-abri du canton. Elle y collaborait aussi en tant que veilleuse à l’accueil durant ses études.
Vous avez tenté de dresser un profil type de la personne sans-abri. N’est-ce pas mission impossible?
Effectivement, parce qu’il y a une importante hétérogénéité parmi les populations concernées. Que ce soit en termes de perception de la rue, de trajectoires de vie, de temps passé dans la rue, de sexe, d’âge et surtout dans leur rapport à différentes ressources. Il y a par contre des constantes.
Quelles sont ces constantes?
La situation de rue n’est jamais un choix. Elle intervient à la suite d’un enchaînement d’événements déstabilisateurs: une enfance difficile, une rupture, une période de chômage, des problèmes psychosociaux… Toutes ces personnes ont des blessures, des fragilités et peut-être moins de ressources pour y faire face.
Vous parlez de la rue comme facteur d’exclusion. Savez-vous ce que sont devenus vos interlocuteurs de 2007?
Je n’ai pas cherché à le savoir. Mais j’ai croisé l’un d’entre eux, devenu chauffeur de taxi, ce qui m’a réjouie. D’autres, je les ai revus à La Tuile. Il faut aussi admettre qu’il y a des personnes qui seront toujours dans une spirale d’exclusion.
Comment expliquer qu’on trouve si peu de sans-abri en Gruyère?
J’imagine que c’est une histoire de regard social. A Bulle, tout le monde se connaît. A Fribourg, on est plus anonyme. C’est moins stigmatisant. Il y a d’ailleurs un certain nombre de Gruériens qui viennent à La Tuile.
Il y aurait presque 800000 sans-abri en France, dont 100000 à Paris. Existe-t-il des statistiques pour la Suisse?
Curieusement non. Le nombre officiel de sans-abri en Suisse n’est pas connu des autorités, ce qui montre peut-être un certain désintérêt politique pour la problématique. L’Office fédéral de la statistique renvoie aux cantons, qui, eux, proposent de s’adresser directement aux centres d’hébergement d’urgence. A La Tuile, 347 personnes ont transité en 2009 pour 6645 nuitées, ce qui représente une augmentation de 20% par rapport à 2008.
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| 6 février 2010 |


