Plus de 5000 personnes à gérer, de nuit et en haute montagne

La Patrouille des glaciers débute mercredi prochain. Médecin responsable à Verbier, Grégoire Schrago raconte son travail et formule les mises en garde d’usage. Rappel: la course se dispute en haute montagne.

PAR KARINE ALLEMANN


«Avec 4300 participants et 1000 militaires sur le parcours, ça fait 5300 personnes situées entre 2000 et 4000 m d’altitude. Ce n’est pas rien.» Parce que la Patrouille des glaciers est une course hors norme, l’encadrement, la logistique et les moyens le sont également. Normal, dès lors, que le concours de l’armée soit indispensable.
Médecin du sport et adepte du ski de randonnée lui-même – 50000 m de dénivelé positif par hiver – le Fribourgeois Grégoire Schrago est le médecin responsable de l’arrivée à Verbier. «En 72 heures, nous gérons 150 cas», explique celui qui, depuis douze ans, voit arriver des concurrents dans tous les états possibles. A une semaine du premier coup d’envoi de la Patrouille des glaciers 2012 (du 25 au 28 avril), présentation des moyens médicaux à disposition et des différents cas à gérer. Sans oublier les conseils d’usage.

Comme en ex-Yougoslavie
Cinquante médecins et ambulanciers sont répartis sur le parcours, avec des points centraux à Zermatt, Arolla et Verbier. Un ballet aérien est prévu pour les évacuations, soit 150 heures de vol en hélicoptère. Pour coordonner le tout, il faut évidemment pouvoir communiquer. «Swisscom investit plus de 800000 francs en antennes non permanentes, explique Grégoire Schrago. Ce qui nous assure une qualité du réseau supérieure à ce qu’on trouve en plaine.»
A Verbier, c’est un mini-hôpital de campagne que l’armée installe à quelques mètres de l’arrivée. «Ce sont les mêmes blocs que ceux utilisés par la KFOR en ex-Yougoslavie. Ils comprennent un bloc opératoire, une unité de chirurgie et de triage d’urgence. Toutefois, notre but n’est pas d’opérer sur place, mais de stabiliser le patient et de le rendre transportable vers les hôpitaux.»
Fierté de l’armée suisse: le piranha sanitaire, un char de 12 ton­nes qui fait office d’ambulance.


Éraflures et arrêts cardiaques
La météo, le jour de la course, influencera forcément les types de cas à traiter. «S’il faut chaud, les gens vont arriver par dizaines pour déshydratation. Ainsi que pour des tendinites et des cloques, notamment à cause de la Barma, où ils doivent pousser à plat.» Par temps froid, gare aux engelures.
De manière générale, la gravité des cas varie entre l’éraflure, la crise d’asthme ou d’angine de poitrine et de nombreux infarctus. «Une fois, un participant a failli rester paralysé, car il s’est fracturé la colonne vertébrale en s’écroulant sur la ligne d’arrivée. Il y a aussi eu une occlusion intestinale. Le patrouilleur avait reconles symptômes à Zermatt, mais il a quand même voulu partir. A l’arrivée, son ventre était énorme. Il a fallu l’évacuer d’urgence.»

L’homme, cet animal stupide qui ne boit pas assez
Grégoire Schrago l’a constaté: depuis qu’une sélection sportive existe pour s’inscrire à la Patrouille, les participants sont nettement mieux entraînés et préparés. «Toutefois, à partir de la quarantaine, je conseillerais un check-up médical par décennie. Surtout s’il y a des problèmes coronariens ou cardio-vasculaires dans la famille.» Et Grégoire Schrago d’insister: la meilleure prévention des blessures de surcharge ou des problèmes de contre-performance reste une bonne hydratation. C’est-à-dire boire 1 à 2 dl de liquide toutes les quinze minutes de course. «Et cela, même s’il fait froid! Car l’Homme est un animal stupide. De toute la Création, il est le seul incapable d’évaluer ses besoins réels en boisson. Les études ont montré que si on fait courir vingt minutes un chat, un chien ou un cobaye, il va substituer à la goutte près ce qu’il a perdu. Ce que ne fait pas un sportif, même extrêmement bien entraîné.»

Savoir renoncer
Comme un alpiniste doit savoir renoncer à atteindre un sommet qui le nargue à quelques dizaines de mètres, un patrouilleur doit écouter son corps. Et ne pas prendre le départ s’il souffre d’un quelconque symptôme. «Je sais bien que l’investissement est énorme. Mais si un participant souffre d’une gastro ou d’un rhume à caractère viral, il doit laisser sa place au remplaçant. Si on ressent des douleurs musculaires en cas de grippe, c’est parce qu’il y a du virus partout dans les muscles. Et c’est pareil pour le cœur. Un tel effort avec un problème viral provoque des arythmies qui peuvent s’avérer fatales. C’est arrivé il y a une quinzaine d’années en Scandinavie, où il y a eu une épidémie de décès lors d’un camp d’entraînement de ski de fond.»
Comment évaluer son état de santé le jour du départ? «Les participants peuvent utiliser leur pulsomètre. S’ils se réveillent le matin de la course avec, au repos, leur pulse entre 10 et 20 plus haut que d’habitude, c’est un mauvais indicateur. S’ils ressentent de la fatigue aussi. J’insiste: se lancer malade sur le grand parcours, c’est du suicide. Car, de toute façon, on ne finira pas la course. Et ses coéquipiers non plus.»

Dormir pour se prémunir
Peut-on se prémunir d’une grippe? «Ceux qui travaillent à 120% et s’entraînent pour la Patrouille ont plus de chance d’attraper quelque chose, car ils seront fatigués. Alors, l’idéal serait de réduire son temps de travail pour s’octroyer le repos nécessaire. Car, comme le dit le préparateur physique Jean-Pierre Egger, “on se fatigue pendant l’entraînement, on progresse pendant la récupération”. Sinon, il faut absolument s’offrir de bonnes nuits de sommeil. Pour quelqu’un qui prépare la grande Patrouille, huit heures est un minimum. Il y a aussi possibilité de se vacciner contre la grippe, mais ce n’est pas du 100%. Enfin, on peut toujours s’éloigner des groupes à risques, comme les enfants en bas âge. Mais là, on devient carrément asocial (rires).»
A noter que les vitamines n’améliorent pas les performances et n’empêchent pas d’attraper un rhume.
Enfin, attention à ne pas consommer d’antiinflammatoires sans raison. «En période de stress, les antiinflammatoires peuvent créer des ulcères de l’estomac. De plus, la prise d’aspirine va, même en cas de petite blessure, faire saigner abondamment.»
Dans les gourdes, mieux vaut se contenter d’eau et de thé, et ne pas y ajouter d’aspegic ou autre médicament. Contrairement à ce que raconte la légende de la Patrouille des glaciers.

 

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«Il n’y a jamais eu de mort, c’est un petit miracle»
Entre l’inconscience de certains et les conditions changeantes en haute montagne, les patrouilleurs sont sans cesse sur la brèche. Ce n’est pas Grégoire Schrago qui dira le contraire. «Heureusement, il n’y a jamais eu de mort. C’est un petit miracle.» Et de raconter: «Il y a deux ans, lorsque la course a été arrêtée à Rosablanche, les derniers participants continuaient d’arriver. A un moment donné, l’armée a dit stop. Trente minutes plus tard, il y avait une avalanche… Aujourd’hui, on peut compter sur un service météo au top, capable de prédire les conditions à 5-10 minutes près.»
Pour le médecin, l’armée va prendre ses responsabilités et stopper la course en cas de besoin. Comme en 2002. «Mais ce laps de temps entre les conditions qui changent et la prise de décision, même s’il ne dure que quelques minutes, peut suffire pour qu’on ait un drame.»
Pour le médecin, il est primordial que les participants n’oublient pas où se dispute la course. «Le problème est que la course est tellement sécurisée que certains en vont en “collant-pipette”. Mais, avec un manque de visibilité et le blizzard qui leur tombe sur la tête, ils ne voient plus à un mètre.»
C’est pour cela que les participants ne doivent pas jouer avec la sécurité. «En douze ans, j’ai tout vu. Ceux qui enlevaient le centre de leur corde pour gagner du poids, ou qui trouaient leurs gants et leurs chaussures. Aujourd’hui, le matériel est cacheté et contrôlé à l’arrivée.» Et de rappeler: «La deuxième paire de gants et le coupe-vent intégral, il ne faut pas les jeter. Et une couverture alu, ça peut sauver une vie. Car les concurrents peuvent se retrouver stoppés quelque part, soit par les organisateurs, soit parce que leur copain s’est cassé une jambe. Avec un vent violent et une température réelle de –30° C, on gèle en trois minutes... En cinq minutes, on passe de la sympathique course populaire à des conditions de survie en haute montagne. De l’autoroute alpine à Mike Horn au pôle Nord.» KA

 

 

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