Le Vanil-des-Artses, première montagne gravie de l’intérieur

| mar, 27. aoû. 2013
Une équipe de spéléologues notamment gruériens a accompli une grande première: l’ascension souterraine du Vanil-des-Artses. Pourtant, le but initial était d’explorer les entrailles de la montagne… Le site est trop dangereux pour attirer des curieux.

PAR JEAN GODEL

C’est une première: vendredi dernier, une montagne a été gravie de l’intérieur. En l’occurrence, le Vanil-des-Artses dans l’Intyamon, au sud de la Dent-de-Lys. L’exploit est le fait de spéléologues chevronnés, les Folliu-Bornés – c’est le nom de leur association – qui explorent la région depuis une quinzaine d’années à partir de leur base du chalet de Chenau, au pied du Folliu-Borna. A leur actif, la découverte d’une centaine de cavités, notamment l’une des plus profondes (–561 m) de Suisse romande, le réseau du Folliu.
Autour de leur président, le Cerniatin Jacques Demierre (son frère Michel, de Semsales, est aussi de la partie), une dizaine de spéléologues romands et saint-gallois s’activent depuis plus de deux ans à explorer et dégager cette voie intérieure des Artses à partir de la grotte du dragon, découverte quelque 260 m en dessous du sommet, côté Intyamon. Vendredi, le dernier obstacle a sauté: après avoir franchi 733 m de galeries et 225 m de dénivellation (et, au passage, la ligne de partage des eaux entre les bassins du Rhin et du Rhône), ils sont enfin ressortis à 25 m du sommet, dans la falaise ouest, après plus de 7 h de progression. Jacques Demierre raconte cette fantastique aventure qui, à dire vrai, est exactement l’inverse de ce que l’équipe recherchait.

Pourquoi explorer cette région précisément? Aviez-vous des indices?
Ce n’était pas une zone d’exploration spéléologique. Mais on a eu un coup de cœur pour la région. Et les contacts ont été d’emblée excellents avec la commune, Albeuve à l’époque, notamment avec Jean-Marc Beaud, alors conseiller communal en charge des eaux et actuel syndic de Haut-Intyamon. Il a toujours montré un vif intérêt pour nos activités. Idem avec des teneurs d’alpage comme Charly Boschung qui nous met le chalet de Chenau à disposition depuis bientôt quinze ans. Sans ces soutiens, cela n’aurait pas été possible.

D’où vient leur intérêt?
C’est une région qui manque cruellement d’eau, une zone karstique où toutes les précipitations passent sous terre. C’est pour ça qu’il n’y a pas de ruisseau dans le coin.

Et qu’avez-vous découvert en matière de circulation d’eau?
Grâce à des colorations effectuées en 2003 (n.d.l.r.: par l’Université de Neuchâtel), il a été établi qu’un énorme collecteur souterrain draine tout ce versant de l’Intyamon. L’eau sort soit à la source de Neirivue, soit à l’estavelle de l’Hongrin, au pied du Vanil-des-Artses.

L’estavelle de l’Hongrin?
Quand il y a peu d’eau dans l’Hongrin, l’eau s’engouffre dans une cavité et ressort à la pisciculture de Neirivue, 5 km plus loin. Et quand il y a de grosses précipitations, tout le réseau souterrain se met en charge, se noie, et l’eau ressort par l’estavelle, qui devient du coup une source temporaire. C’est typique des zones karstiques.

Donc votre objectif était d’abord de suivre le parcours de l’eau?
Oui. On voulait explorer ce collecteur souterrain qui aboutit à Neirivue. C’était notre objectif principal.

Et comment avez-vous compris que vous aviez affaire à autre chose au Vanil-des-Artses, à un réseau qui remonte?
On l’a compris très tardivement. Quand on a trouvé la grotte du Dragon, on s’est rendu compte que l’eau ressortait par là. Or notre but était de trouver un réseau aval, des galeries qui descendent profondément pour alimenter ce grand collecteur.

Vous avez quand même exploré cette grotte?
Oui, on a même eu énormément de travail pour creuser environ 70 mètres de bouchon d’argile, lors d’une centaine de sorties, à quatre pattes dans les galeries.

Vous étiez surpris que cette voie remonte?
Bien sûr! Il faut dire qu’il y a d’abord environ 300 mètres plus ou moins à l’horizontale, jusqu’au centre de la montagne. Et tout à coup, on a découvert des galeries qui remontaient. On les a suivies, sans jamais cesser de monter. Et ce qui est complètement fou, c’est que cette galerie arrive au sommet. Cela implique qu’il y ait eu un vaste bassin supérieur ayant drainé par là l’eau de toute une zone située en dessus. A une époque où la région ne ressemblait pas du tout à ce qu’on voit aujourd’hui.

Ce qui fait remonter très loin dans le temps…
Oui. Nous avons fait des prélèvements de concrétions pour effectuer des datations.

Et ensuite?
Un grand moment a été la découverte de la salle du Dragon. On évoluait dans des éboulis très étroits, où tout risque de tomber de partout. Et soudain, on a débouché dans cette salle gigantesque, d’environ 20 m de hauteur et autant de largeur. C’est inimaginable! Il faut bien comprendre qu’on est alors assez haut dans le Vanil-des-Artses, un sommet pointu. Cette salle est pour ainsi dire suspendue au cœur des Artses, à une centaine de mètres sous le sommet.

Pour la franchir, vous avez dû l’équiper comme une voie d’escalade?
Oui. Et on a vu qu’à son plafond, une petite galerie partait. On l’a explorée et c’est elle qui nous a conduits au sommet vendredi.

C’est un fait unique?
On n’a pas la prétention de l’affirmer. Mais après d’intenses recherches, y compris par le Club alpin suisse, on sait qu’on ne connaît pas d’autre cas d’ascension souterraine d’une montagne, en tout cas en Suisse.

Le Vanil-des-Artses va-t-il maintenant attirer les spéléologues du monde entier?
Pas du tout! C’est très compliqué et surtout très dangereux. Tout est ébouleux. Les vrais spéléologues comprendront… Les gens qui vont là-bas sans autre courent à la mort, c’est certain.

Vous-mêmes, est-ce que vous y proposerez des visites?
Non, c’est inimaginable. Et surtout, l’aval qu’on cherchait au départ, on l’a bel et bien trouvé! Il y a une galerie qui s’enfonce vers le bas, vers ce fameux grand collecteur. Et on sait qu’il y a environ 1000 m de potentiel. On va se concentrer là-dessus. Et ça prendra des années.

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