«Le jeu est un opérateur et un révélateur d’une société»

| mar, 24. oct. 2017

Pour définir les origines antiques du jeu, la professeure Véronique Dasen a obtenu une bourse européenne de 2,5 millions d’euros. Le projet d’étude, sur cinq ans, commence ce mois-ci, avec un colloque, jeudi et vendredi, ouvert au public.

PAR XAVIER SCHALLER

Professeure d’archéologie classique à l’Univerisité de Fribourg depuis 2008, Véronique Dasen s’est intéressée à l’histoire des femmes et des enfants. Depuis 2014, elle se penche aussi sur la question du jeu dans l’Antiquité. Pour approfondir le sujet, le Conseil européen de la recherche (ERC) lui a accordé une bourse de 2,5 millions d’euros sur cinq ans.

Véronique Dasen, pourquoi dépenser 2,5 millions d’euros pour comprendre les origines du jeu?
Aujourd’hui, le sujet est d’une actualité totale, puisque tout le monde joue. Sur son ordinateur, sa console ou son téléphone portable. Le jeu est redevenu central dans la vie des gens, comme il l’était dans l’Antiquité. Sauf qu’on jouait alors par terre, au forum ou sur les marches d’un temple.

Et pourquoi autant d’argent?
Pour répondre à une lacune de la recherche. Il n’y a jamais eu d’étude d’ensemble, qui prend le jeu au sérieux comme phénomène culturel. En partant de ses racines dans le monde classique qui vont influencer toute l’époque moderne. L’une des nouveautés de ce projet est de considérer la culture ludique comme un sujet à part entière de l’histoire sociale et religieuse.

Quel est le rapport entre le jeu et la religion?
Dans l’Antiquité, le jeu implique toujours une dimension religieuse: quand on lance les dés, les dieux sont là. A l’inverse, la religion peut amener à l’absence de jeu. Le christianisme, par exemple, l’assimile à une perte de temps, à de l’oisiveté, bref à une habitude dont il faut se débarrasser. Peut-être parce que le jeu mobilise énormément l’imaginaire et que l’imaginaire, dans certaines sociétés, peut être dangereux.

Vous n’allez pas donc vous cantonner à l’Antiquité?
C’est une recherche fondamentale pour comprendre le jeu en tant qu’opérateur et révélateur d’une société. Notamment la dynamique entre les générations, les genres ou les ethnies. Nous allons faire la comparaison entre hier et aujourd’hui. En collaboration avec des collègues de psychologie, d’ethnologie, de sociologie ou de sciences des religions, nous allons réfléchir aux mutations de société qui s’opèrent aujourd’hui et en quoi le jeu en est un agent.

Quand on parle d’Antiquité et de jeux, on pense aux JO. Est-ce que vous allez aborder la question du sport?
Bien sûr, car le sport est aussi une forme de jeu. Jeu et sport sont contigus et nous allons examiner comment ils s’articulent, au niveau du vocabulaire et de la façon de penser. Historiquement, le sport s’est détaché du jeu et est devenu un sujet d’étude à part entière. Sans doute parce qu’il a été jugé plus formateur, lié à la santé, à l’armée, aux garçons. Avec les ouvrages publiés sur le jeu dans l’Antiquité, vous remplissez une étagère. Avec ceux qui traitent du sport, c’est une maison entière.

En fait, la recherche actuelle est un prolongement du projet Veni vidi ludique, commencé en 2014…
J’avais obtenu un soutien du Fonds national pour la recherche, de trois ans. Cela m’avait permis de monter une exposition en trois volets: Le jeu de la vie, sur la place de la culture ludique dans le cycle de la vie; Jouer avec l’antiquité, sur l’image de l’Antiquité véhiculée à travers les jeux modernes, des jeux de table aux jeux vidéo; Les jeux sont faits, sur les règles, les pratiques et le sens des jeux anciens et modernes.
Pour finir, je me suis dit: «Il y a tellement à faire: Je vais demander de l’aide.» J’ai passé l’été 2016 à rédiger ma demande de bourse à l’ERC. Au final, c’est seulement la deuxième fois qu’un ERC Grants de catégorie A est attribué à une recherche en sciences humaines en Suisse.

Quel va être le bénéfice pour les étudiants fribourgeois?
Mon enseignement régulier continue et je vais dédier un séminaire de recherche au jeu, car je trouve important que les étudiants se trouvent impliqués. Ils pourront aussi faire un mémoire ou un doctorat sur le sujet. C’est ouvert.
La bourse va me permettre de monter sereinement une équipe de doctorants, sans devoir déposer des projets à gauche et à droite. Elle financera aussi des voyages et le mandat d’une équipe d’informaticiens. Même si, en fait, je ne reçois «que» deux millions d’euros. Un demi-million revient à l’Université, pour ses infrastructures.

Pourquoi avez-vous besoin de spécialiste en informatique?
Nous allons constituer une base de données avec les motifs des jeux trouvés sur les sols et une anthologie de textes, traduits si nécessaire. Tout sera en ligne, avec un lexique. Surtout, il y aura les jeux antiques eux-mêmes, reconstituer de la manière la plus scientifique possible.
Nous allons modéliser quatre jeux de base extrêmement populaires dans l’Antiquité: le jeu des cinq lignes, le jeu d’Alea, le jeu de Latrocules et le jeu des douze lignes. Chacun sera accompagné d’une description, de son histoire et d’une proposition de règles, avec une ou deux options. A télécharger gratuitement.
En parallèle, nous allons organiser des ateliers, un cycle de conférences et des colloques. Comme celui qui se déroulera jeudi et vendredi à Miséricorde, intitulé Jeu et apprentissage et ouvert au public. ■

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